Inspiré par les premiers vers du poème de Jacques Darras, Chimay (in L’indiscipline de l’eau, Poésie NRF Gallimard, 2016)

 

— Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ? demande Paul.

Je n’ai pas l’impression qu’il s’adresse directement à moi. Il me tourne le dos. Non pas tout à fait, car j’aperçois son visage de trois-quarts. Une lumière diffuse dessine comme une étoile au coin de son œil. Je ne sais pas si je dois lui répondre car de réponse, pour l’instant, je n’en ai pas. Je ne sais pas s’il parle d’une vraie frontière, celle que l’on sait exister là-haut, que l’on croit exister, définie par la crête neigeuse et la géographie, par la langue que de l’autre côté les habitants pratiquent.

Ces habitants, quand je crois les comprendre Paul me dit « Garde-toi des faux-amis » et je me perds en conjectures. Parle-t-il des Espagnols ou de ces mots que j’ai l’impression de connaître et qui donnent un sens aux autres mots, à ceux que je ne comprends pas ?

« Ecoute encore ! » dis-je. Je lui répète ce que j’ai entendu. Alors il rit.

— Ils ne sont pas tout à fait comme nous, non, pas comme nous.

C’est ainsi qu’il tente de construire autour de lui et moi une frontière infranchissable, inattaquable, inexpugnable, entre eux et nous, nous se limitant à lui. Moi, Adèle, je ne suis plus d’accord.

Tu vois ce chemin qui serpente à flanc de montagne, qui semble s’interrompre dans le gris pierreux de l’éboulis, qui reprend comme une résurgence et glisse vers le haut tel un escalier dans un dessin d’Escher. Aperçois-tu les silhouettes qui descendent vers nous et s’apprêtent à disparaitre dans un repli ? Ce sont des hommes. Ou des femmes, comment savoir.

Paul est ainsi. Sa pensée est semblable à sa posture, de trois-quarts. Il ne dévoile pas tout. Il préfère, je ne sais pourquoi, exprimer une ébauche d’idée. Au tout début j’ai pris cela pour une grande intelligence, quelquefois poétique, parfois philosophique.

Il a su tisser autour de mon corps un cocon protecteur. Au fil des jours, des mois et des années, ces liens m’ont engluée, contrainte, paralysée.

La frontière. Elle ne se voit que d’en bas, quand on en est loin. Si je m’approche elle s’efface et disparait pour être remplacée par des pierres, de la végétation, quelques plaques de glaces qui sont coincés dans l’ombre depuis des temps immémoriaux, depuis bien avant la définition des mots frontière, territoire, pays, domaine, guerre et combat, limite.

Il a tissé autour de moi une frontière et je l’ai cru. Il parlait d’amour, de respect, d’un tas de notions autour de la possession, de la valeur du don de soi, de la différence et de la ressemblance, tout ce qu’aujourd’hui la clairvoyance me fait considérer comme des fariboles.

— Rien ne me fait aimer les frontières ! Ni le confort qu’elles procurent, ni leur illusoire sécurité, ni surtout, les gars armés en vêtements gris qui les parcourent. Si tu y réfléchis, ils sont réduits à arpenter deux lieux simultanément, à chevaucher comme ils le font une ligne inexistante… Ils sont les seuls sur terre à faire preuve d’ubiquité, à la fois ici et ailleurs. A moins que, comme on ne les voit que de loin et même de très loin, ils ne soient d’une finesse trompeuse et à suivre cette ligne tellement imaginaire, ils ne se trouvent ni d’un côté ni de l’autre. De simples mirages intellectuels. Ils sont le flou de notre perception du monde…

Paul daigne enfin se tourner face à moi. « Adèle… ». Il hésite, sa bouche articule des mots qui ne viennent pas. Pour l’aider — il me fait de la peine avec son visage triste et ses bras ballants — je crie vers la montagne, vers la vallée, vers le ciel, à tue-tête, les mains en porte-voix « Je déteste toutes les frontières ! Bon sang je vous le dis, je les déteste, je les hais ! ».

Il dit « Adèle » et me tend une main comme il m’offrirait un bijou, des fleurs ou que sais-je. Il me tend une main que je ne saisis pas. Il dit aussi qu’il m’aime et je ne saisis pas non plus. C’est comme s’il s’exprimait dans une langue étrangère. Je ramasse mon sac que j’avais posé sur un rocher, le remets sur mes épaules et, résolument, reprends l’ascension du sentier. J’ai enfoui au fond de mes poches mes mains durcies par le froid et d’un bon pas réglé sur ma respiration, j’avance. Quelques dizaines de mètres nous séparent. Il n’essaie pas de me rattraper, ni de me parler, il me suit, d’une foulée égale à la mienne. Chaque pied est posé à l’unisson, chaque pierre qui roule a un écho semblable.

 

La frontière. Tout à l’heure, quand je l’aurai passée, quand la crête dessinera entre nous deux sa limite acérée, cette vingtaine de mètres qui nous unit encore devra être rompue. Je lui dirai qu’il doit repartir de son côté. Quand nous serons là-haut, je descendrai vers l’ouest dans la lumière du soleil et la frontière le gardera dans l’ombre. Il devra se presser pour rentrer avant la nuit. En route, je rencontrerai des marcheurs qui iront dans la même direction ou d’autres que je croiserai, des gens qui regretteront d’être partis, des hommes et des femmes contents de revenir, des solitaires prêts à se perdre ou à se trouver, des poètes, des écrivains… Et même des enfants. Ceux-là sont les plus merveilleux car ils n’ont pas encore acquis cette notion adulte de frontière. Alors ils courent, dans tous les sens, infatigables et joyeux. Ils crient tous les mots qu’ils possèdent à la face du monde et quand ils les ont tous dits ils en inventent d’autres qu’ils disséminent comme des perles lancées dans le creuset du temps.

La neige éternelle scintille de part et d’autre du chemin que les pas ont creusé. Plus qu’un pas, un pas décisif, un mouvement libérateur. Ça y est. Elle est passée. La frontière. Le basculement de nos vies « inclinar nuestras vidas »…

— Adieu Paul, dis-je au-dessus de la ligne que j’imagine. Adios !

 

Je me repasse la question : Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ? La réponse : le possible basculement.

Nyckie Alause. Illustration: Mathew Rangel, http://www.laboiteverte.fr/lart-cartographique-de-matthew-rangel/

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