Un conte noir, pour Nathan et NaHtan !

Nathan est représentant de commerce et comme les gens de sa profession, il en avale des kilomètres chaque jour. En principe, pour ne pas perdre son précieux temps, il est très minutieux aussi bien sur les produits de démonstration que sur l’entretien de son véhicule. Il ne lui viendrait pas à l’idée de prendre la route sans vérifier niveaux, jauges et réservoir. L’aventure est réservée aux périodes de vacances, le quotidien lui est millimétré et bien rodé. Hors de question d’être bloqué dans un coin perdu et ne pas trouver le repos bien mérité dans la douceur du foyer familial le soir venu.

Malgré toutes ces précautions, aujourd’hui rien ne va plus. Depuis qu’il a bifurqué sur cette petite route sinueuse et désertique, les incidents s’enchainent. Un énorme trou dans la chaussée l’a contraint à changer la roue avant endommagée. Un peu plus loin, le voyant du niveau d’eau s’est mis à clignoter et il a dû remettre de l’eau dans le réservoir, percé suite à l’événement précédemment survenu. A présent, alors que l’obscurité gagne l’orée de la forêt qu’il traverse, c’est le moteur qui refuse de redémarrer. Bien évidemment, la batterie de son téléphone est vide.

Il n’a d’autre choix que de traverser à pied ces bois inhospitaliers, et de se diriger vers la première habitation qui se présentera devant lui. La silhouette d’un triste château semble se dessiner au loin ; il y trouvera bien un châtelain pour lui venir en aide… S’étant s’introduit dans le domaine couvert de broussailles, Nathan s’avance vers ce château qui lui semble familier. Il a compris : il ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de « la Belle et de la Bête » dans le film de Cocteau ! Passant devant un bassin, il laisse son regard effleurer son reflet au-dessus de cette eau verdâtre. Celui-ci reste immobile alors que lui-même est en mouvement ; l’instant suivant, ce sont des visages inconnus et des corps qui apparaissent furtivement à la surface, puis s’enfoncent aussitôt dans ces eaux troubles à une cadence folle.

------ 

Au début, on aurait dit de banales gouttes d’eau, comme dans n’importe quel bassin. Mais au bout de quelques instant, celles-ci ont semblé prendre vie, voire des vies qu’elles se sont elles-mêmes appropriées. Il semble même que l’une d’entre elles soit l’instigatrice de cette étrange situation. La goutte grimpe sur les parois glissantes du bassin au mépris des règles de lois de gravitation. Elle s’approche de Nathan ! Il recule de quelques pas, les yeux écarquillés. J’ai rêvé, essaye t-il de se persuader tellement la fatigue, l’énervement et l’inquiétude ont envahi tout son être. Mais la goutte, imperturbable, se rapproche encore et lance, d’une voix venue d’outre-tombe : « Ça fait longtemps que l’on t’attend NaHtan ».

Nathan, prenant ses jambes à son cou, entame une course effrénée et désordonnée à travers le dernier lugubre bosquet avant d’atteindre la vieille bâtisse. La goutte le poursuit toujours, calquant son allure à celle du pauvre homme. Pour lui échapper, il entre dans l’ancienne chapelle du domaine. Le lieu est désert, pourtant, d’énormes cierges se consument, laissant poindre une lueur blanchâtre dans la pièce. Nathan se rapproche de l’autel et, bien que non pratiquant, implore la protection divine.

Au moment où il veut saisir le crucifix pour conjurer le sort, tel que vu dans certains films, une force invisible le tire en arrière. D’autres voix s’élèvent des bancs pourtant vides : « NaHtan, te souviens-tu ? » Il sent alors des battements d’ailes dans son dos. Un froid glacial lui parcourt l’échine. Ange ou démon ? A-t-il prié le bon dieu ? A-t-il réveillé les forces du mal ? Qu’importe ! Il faut quitter les lieux, ne pas se retourner et foncer droit devant. Il s’enfuit vers la pâle lueur de la lune, au cœur de la nuit, sous le regard des anges sculptés à même le marbre. Une course effrénée en direction de la lourde bâtisse de pierre.

------

Au château, les habitants ne se montrent pas. Une force obscure guide ses pas jusqu’au pied de l’escalier monumental. Quand il franchit le perron, c’est encore une voix qui l’accueille, le bouscule. Elle a pris un écho menaçant : « NaHtan, NaHtan, NaHtan ! »

Fidèle comme son ombre, la goutte a grimpé les marches et, comme lui, s’arrête devant la gigantesque porte en bois putréfié. Tous deux demeurent quelques instants sur le paillasson délabré. Puis, comme dans la belle et la bête, les portes s’ouvrent miraculeusement les unes après les autres, à travers un dédale d’escaliers monumentaux. « NaHtan, NaHtan, NaHtan ». Les voix rebondissent de marche en marche tandis que Nathan dévale les degrés. Cherchant à fuir ce lieu cauchemardesque, il entrouvre une porte restée close… Une luxueuse chambre apparait, comme dans un conte de princesse. Des chandeliers trônent de chaque part du miroir au tain usé mais, ici, pas de vision de la Bête. Enfin, les voix se sont atténuées, ont presque disparu. Elles semblent réciter une veille histoire d’un livre dont Nathan tournerait volontiers la page, la dernière, celle où s’inscrit le mot : FIN.

Éreinté, il passera tout de même la nuit dans cette pièce. « Ploc, ploc ! » s’invite la goutte devant la porte. La goutte se faufile sous le drap glacé « Ploc, ploc ! » Oh ! ce bruit d’eau qui tombe sans cesse au fond d’un puits pénètre son cerveau, il se coince dans le tunnel de son conduit auditif et fait vibrer les trois plus petits os du corps humain, ceux que renferme le tympan.

Nathan a basculé sans s’en apercevoir dans un monde parallèle, celui de NaHtan qui accomplit, en d’autres temps, un acte terrible. Son sommeil est très agité, il remue dans tous les sens, il voit la peur déformer les traits de son visage. Il est lancé dans une course effrénée dans une forêt inhospitalière. Des arbres caverneux tentent de le retenir, les feuilles le battent et tourbillonnent autour de lui. Il tombe et se relève cent fois. « NaHtan, NaHtan ! » L’instant suivant, sans comprendre comment, il se retrouve au-dessus du plan d’eau.

« NaHtan, regarde-toi ! Qu’as-tu fait ? NaHHHHHtan ! »

Il voit son reflet se débattre dans une violence inouïe. Il ferme les yeux pour fuir cette horrible image. Mais quand il les rouvre, la sentence a été prononcée : il est enchainé, au-dessus du plan d’eau. Il bascule. Lui arrive alors, en pleine face, le souvenir de la fiancée de NaHtan, hagarde, échevelée.

« Qu’as-tu fait, NaHtan ? Pourquoi m’as-tu noyée ? Oubliée ?

Qu’as-tu fait de tes promesses d’amour ?

Moi, regarde, je n’ai pas oublié. Je suis restée là, bloquée pour l’éternité.

Toutefois, je renonce à te hanter. J’ai compris que tu n’acceptais pas de me perdre. Jamais tu ne pourras revivre une telle passion. Ton amour était si fort, si pur, que tu n’as pas admis que l’on me marie de force à un autre. Il est temps à présent : Je te libère, Vas … »

------

Nathan sent la douceur des rayons du soleil naissant lui caresser le visage. Il regarde son poignet, les aiguilles de sa montre sont à l’arrêt ; il jette un regard sur le compteur, l’heure indiquée semble également être erronée. Il pointe alors le bout de son nez à travers la vitre encore froide de sa voiture. Une goutte d’eau perle sur le rétroviseur et glisse au même rythme que la larme glacée le long de sa joue.

La forêt semble avoir fait peau neuve pendant la nuit. Le  bassin dans le parc du château s’est évaporé. Seule reste une flaque, identique à celle formée par un violent orage, où les feux de la voiture de Nathan se reflètent. Il revient doucement à lui comme on revient d’un autre monde.

Les phares éclairent la route, le moteur ronronne dès le premier tout de clef. Il se regarde interloqué dans le rétroviseur, aucune trace de cet enfer sur son visage. De nombreuses questions encombrent ses pensées : Depuis combien de temps est-il là ? Est-il vraiment allé jusqu’au château ? A-t-il remonté le temps ou simplement cauchemardé après une journée éprouvante ?

Il sort du véhicule sans même éteindre le moteur, fait quelques pas pour dérouiller ses jambes ankylosées. Dehors, le jour reprend tranquillement ses droits. Aucune trace qui pourrait expliquer ce qu’il a vécu cette nuit. Il s’étire une dernière fois et reprend la route.

Peu à peu, lui revient en tête ce conte ancien que lui racontait son grand-père, dont le héros se prénommait « Nahtan ». Ses muscles se détendent enfin ; le semblant de sérénité prend le pas en son for intérieur. Il peut à présent reprendre paisiblement le court de sa vie.

Il accélère, pressé de retrouver les siens.