Piste d'écriture: des reproductions d'aquarelles de Varvara Bracho (http://varvara-bracho.com/)

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« Dix-sept heures, Place de la Bastille, au café du Théâtre, en terrasse, attends-moi, j’ai tant de choses à te dire » signé Sam.

Là il m’avait intriguée, quelles choses ? Sam était mon copain, un peu plus depuis trois ans, par épisodes ; on a vécu un an ensemble, puis séparation, puis retour, en réalité, on n’arrivait pas à se séparer. Nous rêvions de voyages lointains, le Népal, un jour, puis le Nord de la Norvège, rendre visite aux derniers ours ! C’était bon de parler de tout ça, ensemble. Dernièrement on avait vaguement eu l’idée de se chercher un appartement ; je sentais, j’en étais sûre, quelque chose s’installait entre nous.

Je m’étais assise en terrasse, l’hiver n’était pas encore là, fin de journée or et rouge, le plus beau ciel de l’année, les arbres abandonnaient leurs dernières feuilles. La lumière du métro éclairait le visage blafard d’une rousse assise devant moi, à côté d’un chauve au long nez, parlant sans cesse au-dessus d’un col de fourrure d’un autre âge… 

Sam vint s’asseoir en face de moi, j’avais déjà bu un thé, il commanda la même chose ; puis il sortit d’un dossier rouge des papiers qu’il commença à me détailler en regardant ailleurs… C’est ça en premier qui me frappa ! Je le fixais, il était beau Sam, sa tignasse de faux-gitan, son foulard violet, son éternel blouson de jean, et son regard qui passait au-dessus de moi. Pendant qu’il démolissait mes belles illusions, il avait l’air de lire un discours !

Il disait qu’il allait partir, un groupe d’amis, une idée d’installation, dans un pays lointain, pas de réussite ici, « On est jeunes ! Envie d’une autre vie, pourquoi s’enfermer ? Nous deux ? Chacun a droit de respirer, non ? » Et : « Tu me comprends ? » répétait-il en regardant le ciel au-dessus de moi. Son regard se perdait tandis qu’il oubliait notre avenir, et je voyais derrière lui un couple qui n’avait pas cessé depuis une heure de se regarder dans les yeux... Fallait-il en rire ?

Au loin la fourmilière des rues glissait entre des immeubles devenus sombres. En me levant brusquement, je basculai une chaise qui faillit tomber, Sam sursauta, ne comprit pas mon départ soudain ni ma plongée dans l’escalier proche du métro… Il fallait que j’aille ailleurs ; je courus dans les couloirs, pris une rame, descendis à Rivoli, suivis le grillage des jardins puis rentrai à l’intérieur.   

C’est assise sur un banc, pas loin d’un bassin, que me revint cette voix aimée, égrenant ses certitudes, cette vie où je n’avais aucune place, balayée, j’étais balayée !!  Etait-ce mon orgueil blessé, ou quelque chose de plus fort en moi, je serrai les poings, me levai, et décidai de rentrer à pied, marcher longtemps ; la nuit commençait à tomber…