Piste d’écriture : imaginer le trajet d’un objet, la manière dont il est entré en possession des personnages, son rôle particulier. Va-t-il être l’occasion d’une prise de conscience, ou inciter à une recherche ?

émeraude

La grand-mère de Paul vient de mourir. Ce dernier est en déplacement professionnel à l’étranger, mais il reviendra pour l’enterrement. Car la vieille dame occupe une place toute particulière dans son cœur ; c’est elle, Mamily, qui l’a élevé jusqu’à « l’âge de raison ». Il habitait avec elle dans sa grande demeure, héritage de temps anciens, temps d’opulence où toute cette branche de la famille n’avait d’autres préoccupations que les parties de chasse ou de golf, et les réceptions grandioses auxquelles elle était invitée ou qu’elle organisait. La demeure possédait moult chambres et greniers, coins et recoins qui ont fait le bonheur du petit Paul, explorateur en herbe pendant ces années bénies. Il était souvent rejoint par ses cousines et cousins lors des week-ends et des vacances, que de parties de cache-cache endiablées ont-ils faites tous ensemble ! Puis il a fallu aller à l’école, il a donc rejoint ses parents dans la grande ville, ses parents qui ont à la même période tourné le dos à Mamily pour de sombres questions d’argent. Celle-ci, ayant perdu au fil des ans une partie de sa mobilité et de sa santé, a finalement dû vendre la demeure et a passé ces dernières années dans une résidence dite « pour séniors », conservant une certaine autonomie mais proche de toute assistance. Enfin, proche de toute assistance « étrangère », car les membres de sa lignée l’ont peu ou prou abandonnée, occupés qu’ils sont à dilapider l’argent familial à travers le monde.

Paul quant à lui a renoué les liens avec Mamily dès qu’il l’a pu, à la fin de l’adolescence. Il allait depuis régulièrement la voir, mais jamais assez souvent au goût de la vieille dame, qui se remettait difficilement de leur séparation. Lors de la vente de la grande maison, elle avait tenu à ce qu’il soit le premier à choisir ce qu’il voulait, avant même ses propres enfants. Et Paul, qui n’était pourtant pas bien vieux à cette époque, avait alors choisi quelque chose de surprenant : la vaisselle. Les belles assiettes qui le faisaient rêver en tant qu’enfant, au liseré discret mais d’une finesse incomparable, provenant bien sûr de Limoges. Ces assiettes qui avaient participé aux fêtes de famille, petites ou grandes, de ses premières années. Il avait également souhaité prendre des assiettes à dessert plus rustiques, imprimées aux motifs des fables de La Fontaine, les animaux colorés au centre et la morale de la fable écrite à la main en-dessous. C’est tout ce qu’il avait voulu, mais ce choix lui avait quand même coûté des disputes sans fin, pendant des années, avec sa tante et sa mère. Aujourd’hui, les assiettes sont chez cette dernière, « en attendant qu’il se case », comme elle dit. À ses propres yeux, Paul est pourtant « casé », avec Laura qu’il aime depuis le lycée, mais dont sa mère ne veut pas entendre parler comme d’une sérieuse candidate au mariage, car « de naissance pas assez noble », dit-elle, avec son air pincé. Pour l’instant, il trace son chemin sans l’écouter et n’a pas encore osé réclamer les assiettes, mais il va bien falloir qu’il fasse un jour ou l’autre valoir son bon droit…

 Une semaine plus tard, toute la famille est réunie chez le notaire pour l’ouverture du testament. Personne ne sait exactement ce qu’il contient, et tous espèrent qu’il révèlera des trésors encore cachés, des investissements encore ignorés. Seul Paul ressent une réelle émotion vis-à-vis de la disparition de sa grand-mère. Laura est triste aussi, car elle a appris à connaître et apprécier Mamily ces quelques dernières années. Mais elle est restée à la maison, sachant sa présence non souhaitée par sa belle-famille. Les révélations du notaire ne s’avèrent en définitive pas de nature à apaiser les discordes familiales : Mamily a légué à Paul la plupart de ses bijoux, il y en a pour une fortune ! Comme elle les avait confiés au notaire depuis plusieurs mois, sentant sa fin proche, Paul peut les emporter à la fin de la réunion, sous les yeux offusqués et fort envieux de sa parentèle.

Arrivé chez lui, encore bouleversé, il ouvre précautionneusement les écrins et éparpille les bijoux sur la table devant une Laura surprise et émerveillée. La plupart des bijoux lui étant connus, il peut lui raconter leur histoire, parallèle à celle de ses ancêtres, et préciser à quelles occasions il a vu Mamily les porter. Car celle-ci ne les conservait pas dans un coffre à la banque, elle souhaitait au contraire en profiter et les arborait même pour ses sorties quotidiennes ou lorsqu’elle recevait des amis en toute simplicité. Et elle avait toujours une anecdote à énoncer à leur propos. Aujourd’hui Paul les reconnait tous, sauf deux : un collier de perles à deux rangs, dont le fermoir semble abîmé, et une magnifique émeraude sertie avec goût sur une monture en or finement ciselée. À la vue de cette dernière, il pense aussitôt qu’elle ferait une très belle bague de fiançailles pour Laura. Et quand au même moment Laura la voit, elle reste interdite :

- C’est la bague que mon grand-père a offerte à ma grand-mère avant leur mariage, elle lui venait de sa famille !

Elle sort de la pièce et court dans la chambre chercher un vieil album photo.

- Regarde la main de la mariée, c’est la même bague !

Effectivement, le doute n’est pas permis : si ce n’est pas LA même, alors les deux bagues ont a minima été fabriquées par le même orfèvre…

- Et où est-elle, cette bague, maintenant ? lui demande Paul.

- Justement, je sais que Maman se désolait de sa perte, elle ne l’a jamais retrouvée après la mort de Mamie !

- C’est étrange, tout ça… En plus, moi je n’ai jamais vu Mamily la porter… Quel mystère peut donc se cacher là-dessous ?

Paul et Laura décident alors d’enquêter chacun de leur côté. L’idée de continuer à s’occuper ainsi un peu de Mamily et de prolonger le lien avec elle leur plaît…

 

        Un mois plus tard, la résolution, du moins partielle, de l’énigme est proche. D’un côté, Paul a découvert dans des cartons conservés par Mamily une correspondance secrète (enfermée dans un coffret dont il lui a fallu briser la serrure, faute de clé disponible…) de celle-ci avec un homme qui signait « H ». Un homme qui a priori avait une femme et deux petites filles, dont l’une prénommée Alice. Un homme partagé entre deux amours, qui avait choisi de rester auprès de la famille qu’il avait fondée mais dont le cœur battait également pour une autre femme. Paul n’avait au début aucune idée de qui il pouvait s’agir. Laura, pour sa part, a longuement discuté avec sa mère, Alice. Elles ont ensemble cherché à se souvenir d’indications que la grand-mère aurait pu donner sur la disparition de cette bague, offerte par son mari Hugo. Elles se sont souvenues de bribes de discussions furtivement entendues, en ont déduit certaines choses et imaginé le reste. Ainsi, de fil en aiguille, Paul, Laura et Alice reconstituent l’histoire plausible de leurs aïeuls. Ils se réunissent tous les trois en ce samedi 14 février, jour de la Saint-Valentin - date dont l’à-propos les fait sourire- afin de récapituler les résultats de leurs recherches. Ainsi, ils confirment l’histoire d’amour d’Hugo, le grand-père de Laura, pour Mamily, la grand-mère de Paul, qui a priori les a bousculés à l’âge de la maturité, après que celle-ci soit devenue veuve. Ils ne savent pas exactement ce qui s’est passé, si Hugo est parti de chez lui puis revenu, ou jamais parti, si sa femme a su quelque chose ou est restée toute sa vie dans l’ignorance. Ils ne savent pas non plus si Hugo avait offert exactement la même bague aux deux femmes de sa vie, ou si la grand-mère de Laura s’était débarrassée de la sienne – dans un élan de colère contre son mari ou pour toute autre raison-, qu’Hugo avait ensuite récupérée pour l’offrir à Mamily… ou s’il y avait une troisième explication. La bague restait malheureusement muette à ce sujet.

 

Laura et Paul se disent que le hasard qui a conduit à leur rencontre est incroyable. Un hasard, vraiment ? En fait, il n’y a sûrement rien d’étonnant à ce qu’ils aient tous les deux ressenti une attirance si forte lorsqu’ils se sont rencontrés à l’adolescence ! L’amour réciproque de leurs deux familles circule dans leurs veines depuis deux générations… au moins…

 

Sylvie Albert, janvier 2017