Inspiré par l'univers pictural de Varvara Bracho

 

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Léon n’a pas pris le métro jusqu’à la station Bastille, il préfère flâner en traversant la Seine. Il a encore du temps à perdre. Alors il traine, s’arrête, regarde l’eau du fleuve qui est un peu grise, les mouettes qui passent en vol-plané au ras de vagues qui moutonnent légèrement avant de s’écraser sur les piles du pont. Ça criaille un peu malgré le bruit incessant de la circulation. S’il se laissait aller il irait chercher au fond de son sac quelques reliefs de sandwich et de pomme, pour perdre encore du temps, et il pourrait toujours si l’appétit ne venait plus les jeter aux mouettes.

Pourquoi doit-il perdre ce temps. Est-ce du temps en trop, des minutes surnuméraires, des instants qu’il aurait économisés par son inaction ? Rien de cela. Le sms de Lise dit juste « mardi 14.30 café central bastille ». Allez savoir ce qui le pousse à sortir son téléphone pour regarder le message à nouveau. S’il s’agissait d’un mot écrit sur du papier, la feuille montrerait des stigmates d’usure, des plis, des taches et peut-être des ratures. Lise ne l’aurait pas écrit d’un jet, il y aurait eu des hésitations, sur la date, sur le lieu, sur la fin du message elle aurait écrit son nom… Il aurait montré plus que cette vitre froide qui ne s’éclaire qu’en ôtant ses gants. Il l’aurait trouvé dans sa boîte aux lettres, ou glissé sous la porte, ou scotché sur l’ardoise qu’il laisse accrochée à côté de la sonnette avec ce morceau de crayon qui pendouille et cliquette contre le chambranle quand il y a du courant d’air dans la cage d’escalier. Elle aurait pu, si elle était passée laisser l’invitation sur cette ardoise. Elle aurait pu sonner et elle l’aurait trouvé chez lui.

Enfin, il flâne et chaque pas le rapproche de son but. Ce n’est qu’au bout du pont qu’il abandonne sa promenade lente pour adopter une allure de parisien tranquille qui a quelque chose à faire. A Bastille, la station déverse sur la chaussée des usagers qui sortent sur le trottoir, désorientés et anxieux. Léon, anxieux il ne l’est plus. Il sait ce qu’il va lui dire. Il n’est pas non plus désorienté, physiquement il sait vers où coule la Seine et il sait où il va s’asseoir à la terrasse du Café Central.

Il a choisi sa place et se tient bien droit la tête haute. Il se dit qu’ainsi elle n’aura aucune hésitation. Elle le verra comme un phare que la marée découvre. Il n’a pas sorti son téléphone de sa poche depuis qu’il en a coupé la sonnerie. Il conjure le sort. Elle ne ferait pas ça, l’appeler pour dire « un autre jour, plus tard, un autre endroit, un nouvel horaire… », ou pire un nouveau texto. Il est souriant et serein.

D’un signe de main vers le garçon il commande un café. Immédiatement, il le regrette. Si elle a du retard le café ne suffira pas. Et commence l’attente. Du café. De la fille. De la vibration au fond de sa poche qu’il a laissée possible, au cas où, on ne sait jamais. Depuis qu’ils se sont rencontré, Lise a mis à mal toutes ces certitudes qui donnent de l’assurance aux faibles. Elle pense qu’il est fort, puissant, ambitieux, intrépide et courageux. Lui s’est longtemps cru simplement moyen. Ça avait commencé au collège. Ses professeurs disaient de lui qu’il pourrait certainement mieux faire mais qu’il était moyen, jamais médiocre et jamais brillant non plus. Les opinions de son entourage ne dérogeaient guère de celles des enseignants, de son père aussi. Sa mère échappait au courant majoritaire mais lui, sa seule vraie ambition était d’échapper à sa mère. Quand il aurait pu mieux faire il faisait attention de ne pas dépasser l’avis général, on pouvait presque dire « pour ne pas décevoir ».

Il est installé au milieu de la foule que l’apparition de quelques rayons de soleil a installée sur la terrasse. Le garçon ne sait plus où donner de la tête et quand Léon lui fait un nouveau signe, il fait montre d’agacement. Tant pis. Il lui reste ce verre d’eau qui lui donnera, si elle arrive, une certaine contenance, « une nonchalance de bon aloi » pense-t-il.

C’est le rôle qu’il joue, l’expression principale de son personnage. Une décontraction affichée, une aura de nonchalance, une philosophie de non-agressé, celui sur qui tout glisse sans laisser de blessure, un sourire qui pourrait paraître suffisant ou hautain. Mais, car il y a forcément un mais, il est tout autre chose. En trois mots : Léon est amoureux. C’est pour lui la nouveauté. Il n’est pas, comme le dit son père en riant « un perdreau de l’année », il a de l’expérience en la matière. Quand son père dit cela, Léon a un peu honte, il trouve que ça fait provincial et lui il vit à Paris. S’il vient encore en Normandie c’est pour un week end, quelques jours pas plus, le temps de faire le tour de la famille et des anciens amis qui doivent l’envier car eux, ils sont restés, et il est reparti. Si encore sa famille vivait au bord de l’océan, dans une de ces stations où se ruent les parisiens dès qu’ils en ont les moyens. Mais non, c’est juste de la campagne humide et verte, un paysage bucolique et silencieux, des fermettes restaurées aux volets clos, des vaches que la brume persistante efface, des haies qui brisent le silence de la vie qui s’y trame, des clochers de loin en loin. Il n’y a pas été malheureux dans son enfance. Mais pas heureux non plus. Alors quand il est installé à une de ces terrasses qu’il adore, il ne fait même pas semblant, il est parisien.

Mais Lise d’où vient-elle ? Léon ne quitte pas des yeux la bouche sombre de la station Bastille qui crache dans la lumière et à intervalle régulier ses fournées de femmes et d’hommes pressés. « Tu as remarqué qu’il n’y a pas d’enfants dans le métro » lui a dit Lise la semaine dernière, à quoi il a répondu « tu crois? » sans s’attarder. Elle ne devrait plus tarder.

A ses amis, « Il faut dire que la pauvre vit en banlieue, pas trop loin mais de l’autre côté du périph’ » dit-il avec une légère condescendance, à Pontoise.

A ses amis, il n’a pas osé dire ni quand ni où il l’a rencontrée, cette fille dont il est amoureux et à qui il ne l’a pas encore dit et que peut être aujourd’hui sera le bon moment. Si elle vient.

Il aurait dû mettre sa montre, pour vérifier. Son téléphone, non, il ne le sortira pas de sa poche. Il regrette de ne pas l’avoir éteint. Il en sent le poids et la chaleur — la chaleur je pense qu’il l’invente — contre sa cuisse, il lui porte tant d’attention qu’il en a une sensation de brûlure qu’il ne qualifiera pas de désagréable. Il se penche vers la table voisine pour demander l’heure et une jeune femme agacée lui répond sans lever les yeux de son écran. Elle est en train de faire défiler des selfies et il ne peut s’empêcher d’y voir des paysages normands. Il a cru reconnaitre la plage du Touquet où… Enfin, la plage où, ce jour, le premier dimanche de septembre, Lise semblait être le seul être vivant. Et ce dimanche-là il avait invité ses parents au restaurant, au bord de l’océan, pour un déjeuner, où il n’avait parlé de rien. Une fois de plus sa mère — elle n’avait pas pu s’en empêcher — avait essayé de savoir s’il avait une « amie », des projets d’avenir… Quand elle posait ce genre de questions ce qu’elle voulait réellement savoir n’était pas dit mais Léon comprenait qu’il s’agissait d’hypothétiques petits enfants, d’un pavillon en banlieue, d’un CDI, voire de l’achat d’une voiture même d’occasion. « Si tu veux Papa pourrait en trouver une pour toi. » Il avait droit à ce couplet à chacune de ses visites et devenait le roi de l’évitement. C’est en réaction à tout cela qu’il leur avait dit à tout les deux « Je crois que je la connais! » en montrant la fille installée sur le sable humide et froid de la plage avec son parasol rouge. Il avait enjambé le parapet en les laissant « Je reviens ». Dans son dos il sentait leurs regards et était bien forcé d’aller jusqu’au bout.

— Excusez-moi, mademoiselle.

Elle avait levé la tête du livre dans lequel elle était plongée en disant « oui » comme si elle disait non.

Il était venu jusqu’à elle et la correction voulait qu’il s’explique. En avait-il trop dit ou trop peu, ils se rendirent compte qu’ils rentreraient ce soir tout les deux par le même train, à Paris. Il avait rejoint ses parents et elle lui avait fait de grands signes, de loin. La mère avait demandé qui est-ce et Léon avait répondu « c’est Lise » comme une évidence.

—Tu aurais dû me dire … dit la mère sans terminer sa phrase, comme à son agaçante habitude.

— Te dire quoi… avait répondu Léon qui souffrait de la même agaçante habitude doublée d’une certaine propension à mentir par omission.

Le temps qu’il rêve en regardant par dessus l’épaule de sa voisine, Lise est là, devant lui debout dans le contre-jour. Il sursaute comme étonné de l’apparition. Elle prend place face à lui avant de prononcer un mot. Elle ne l’a pas embrassé, ne lui a pas serré la main, juste prononcé son nom « Léon ». Il a dit « Lise… » et dans les points de suspension tout ce qu’il voulait lui dire depuis des semaines et qu’il retenait.

— Il faut que nous parlions de quelque chose d’important, dit Lise.

Le sérieux qu’elle affiche n’est qu’un masque pour éviter les larmes.

— Je dois t’avouer ce dont, depuis des semaines, depuis le voyage en train…

Le voilà qui fait encore comme sa mère, qu’il ne finit pas sa phrase, qu’il espère que d’évidence elle se finira toute seule et que… Mais non, il a décidé de changer.

— …Je suis amoureux de toi.

Ouf, ça y est, il a osé le dire, c’est la première fois qu’il le dit et le pense, la première fois.

La Colonne de Juillet se dresse, comme lui, pleine de détermination.

Nyckie Alause.
Varvara  Bracho, http://varvara-bracho.com/portfolio/