Déluge 21

 

Ireni

 « L'amour, pas la charité,

ou bien laisse-moi tomber.

Jamais ne me fais la blessure

de ne plus me faire l'amour,

mais la charité. »

(Stone et Charden).

Un coup d'oeil sur le calendrier. Nous sommes aujourd'hui le 21 décembre, et c'est le solstice d'hiver. Je songe que six mois juste se sont écoulés depuis que nous nous sommes rencontrés, Xavier et moi, sur le port de Tanger. Tout cela me paraît déjà si lointain….

C'est le moment de faire le bilan de nos six mois de vie commune, avec ses hauts et ses bas. Nous avons vécu de super-moments ensemble. Il y a cet enfant qui s'annonce et que nous attendons dans la joie ; et puis ces zones de turbulence que nous venons de traverser. Elles ne pouvaient laisser notre couple indemne. Au plus fort de la crise, pourtant, j'ai le sentiment que Xavier et moi n'avons cessé de nous soutenir.

L'enquête sur la mort de Nath' est au point mort. La police nous a mis tous les deux mis hors de cause, et c'est bien l'essentiel. Il reste un abcès à percer, un conflit latent que nous n'avons pas su résorber. Je n'incrimine pas mon compagnon, peut-être est-ce moi qui n'ai pas su m'y prendre avec lui.

Xavier vient de partir à son travail et moi-même ne vais pas tarder à rejoindre le Centre phocéen d'Addictologie Au moment de me quitter, il a pris des airs mystérieux pour m'inviter à déjeuner à Fun Marine. Rien de plus naturel pourtant, mais cela n'entre pas dans ses habitudes. Il a ajouté « qu'il me réservait une surprise », sans me dire laquelle, bien sûr... sans quoi, ce ne serait plus une surprise. Je n'ai pas dit non, quoique un peu abasourdie.

Au dehors, les décos de Noël ont pris place, accompagnées d'une musiquette sirupeuse et de l'habituel harcèlement commercial. On a l'impression que la plupart des gens ne pensent plus qu'à la préparation des fêtes. Cette période, qui devrait être placée sous le signe du partage, marque en fait celui de l'exclusion. Entre temps, la mauvaise saison est venue et le froid s'est invité.

« Vive le vent, vive le vent d'hiver », assez peu pour moi !

À midi, comme prévu, je me rends par le bus à la Joliette. Au lieu de me faire monter à son bureau, Xavier me fait contourner le bâtiment, puis m'accompagne fièrement jusqu'à la darse où est amarré son nouveau bateau. Son équipe s'enorgueillit de la réalisation de ce prototype, baptisé Calypso II, en hommage à la première Calypso, sur laquelle nous avons ensemble traversé la Méditerranée, affronté mille dangers, fait mille folies, avant de la planter piteusement sur un écueil.

Ces deux navires, l'ancien et l'actuel, ont sensiblement la même taille, la même allure, le même gréement, seule la forme de la coque diffère. Elle est nettement plus hydrodynamique dans le cas de la Calypso II. Je sais bien que la plastique de Sido, la standardiste de Fun Marine, n'est pas étrangère à sa conception. Xavier n'apprécierait pas que je le taquine à ce sujet. Curieuse, je lui dis que j'aimerais visiter l'intérieur du navire.

« D'accord, répond-il avec un sourire entendu, du moment que ce n'est pas pour échapper à la Gendarmerie royale du Maroc et me prendre en otage sur mon propre bateau ! »

Je marque le coup. L'allusion n'est pas bien difficile à comprendre.

Il m'invite à monter à son bord. Je gravis illico l'échelle de coupée et pénètre dans le rouf. Là, carrément, j'hallucine, ayant l'impression de fairen bond de six mois en arrière dans le temps ! Je retrouve, à la même place et disposé à l'identique, un salon de pont, tel que celui que j'ai connu, faisant office de salle-à-manger. Du grand confort ! Tout ici me rappelle notre chère Calypso.

Je m'aperçois alors que la table est servie. Il est prévu pour notre déjeuner du houmous, à base de fèves et de poivrons, un tajine d'agneau, des cornes de gazelle…. Exactement le menu de notre première dinette à Tanger. Tiens donc ! Je remarque aussi, négligemment posées sur la desserte, deux petites boîtes nouées de rubans blancs. Que peuvent-elles bien contenir ?

Mon compagnon se plaît à me faire languir. Il tente de me mettre sur la voie.

« Tu ne devines pas ? Dans l'une de ces boîtes se trouve un présent que tu m'as fait. J'ai placé dans l'autre un cadeau pour toi. Comme tu vois, c'est kif-kif, win-win, donnant-donnant. Tu donnes ta langue au chat ? On commence par laquelle ? »

Je désigne une boîte au hasard. Il l'ouvre. À l'intérieur, je retrouve avec stupéfaction la mythique « montre perdue », un prétexte que j'avais trouvé pour aborder Xavier sur le port de Tanger. J'avais depuis longtemps perdu de vue ce « vrai faux souvenir de mon père ». Il avait déjoué ce pauvre stratagème et refusé la montre. Aujourd'hui, Xa se dit prêt à la passer à son poignet… à condition que j'accepte ce qu'il y a dans la seconde boîte. Aaaah ...

J'en défais lentement les rubans… Le suspense est insoutenable. Je découvre qu'en réalité, cette boîte est un écrin, et qu'elle contient deux alliances.

Si je m'attendais à cela ! J'en reste bouche bée, et sens aussi mon compagnon très ému. Pour me dire la chose la plus simple du monde, il a choisi la voie la plus compliquée et rougit comme un collégien.

Je vois bien qu'il me rejoue, en inversant les rôles, la scène de notre rencontre à Tanger. Sauf que ce n'est plus moi qui suis en train de le draguer, c'est lui qui prend les devants. C'est de son propre chef qu'il me demande en mariage et c'est juste merveilleux.

Je n'oublie pas cette zone d'ombre entre nous, concernant le sort de son ex-fiancée. Il ne m'a pas vraiment dit ce qui s'est passé la veille de sa mort, quand elle est venue le trouver à son bureau. Inversement, je sais des choses qu'il ignore à propos de Nath'. Nous nous préparons à lier nos deux destins. Vivre en couple exige de la sincérité. Ne serait-il pas temps de nous parler à coeur ouvert ?

Je décide de me lancer la première.

« Mon chéri, lui dis-je, il faut cette fois qu'on se dise tout. Il y a des éléments troublants que je tiens de Loko, le meurtrier présumé de Nath'.

- Le mec qui s'est jeté du haut de la corniche ?

- Oui. C'était un « addict », suivi comme tel au Centre. Un patient comme les autres, pour nous. En tout cas, personne ne le voyait comme un dangereux criminel. Il avait besoin ce jour-là de se confier à quelqu'un, pour soulager sa conscience. Le hasard a fait qu'il est tombé sur moi. Nous avons longuement discuté tous les deux.

- Pourquoi ne m'en as-tu rien dit jusqu'à présent ?

- Tu étais dans une mauvaise passe et ses révélations n'auraient pu que te déstabiliser davantage. À quoi bon ?

- Soit. Mais pourquoi n'as-tu pas voulu témoigner devant la police ? Il s'agit d'une affaire de viol, et son rôle était de démasquer le ou les coupables.

- Des coupables, il y en existe à plusieurs niveaux. Loko, bien sûr, et ses potes, en tant qu'exécutants. Mais d'autres, dont on ne parle pas, ont la plus  grosse part de responsabilité là-dedans.

- Tu ne me me surprends pas. Lorsque nous sommes revenu de l'enterrement de Nathalie, en voiture, avec maman, nous avons longuement échangé sur ce sujet. Elle sait de source sûre, que la version officielle du drame est sinon fausse, du moins incomplète.

- Oui. Loko m'a bien expliqué que la bande agissait sur commande. Un personnage important, on va bien finir par savoir qui c'est, paye très cher des vidéos trash qui s'écoulent dans des réseaux spécialisés.

- Comment se fait-il que Nath' se soit prêtée à cela ?

- Ça mon chou, tu le sais mieux que personne. Elle avait parfois, toi-même en conviens, un comportement de détraquée. À ce que m'a dit ce pauvre type, qui n'avait aucune raison de me raconter des histoires, c'est de son plein gré que la victime s'est livrée à ces actes barbares. Tu te rends compte, elle était volontaire ! Il s'agit d'une forme, particulièrement horrible, de suicide ! »

Xa baisse la tête, accablé par cette révélation. Puis reprend d'une voix sourde :

- Autant te l'avouer. La veille, quand elle est venue me voir à mon bureau, Nathalie était dans un état dépressif, peut-être aussi sous l'effet de la drogue, ou de l'alcool, ou des deux, je n'en sais rien. Elle m'a dit qu'elle était au bout du rouleau, qu'elle voulait en finir.

- Et toi tu n'as pas réagi, tu n'as rien fait pour l'aider ?

- Ben… J'ai fait la seule chose qu'elle attendait de moi...

Je comprends à demi-mot qu'ils ont fait l'amour une dernière fois. Moi, pendant ce temps-là, je m'inquiétais pour mon chéri, dont j'étais sans nouvelle. Je trouve ça plutôt moyen !

Je tâche de surmonter mon indignation, pour tenter un instant de me mettre à la place de cette paumée, une enfant de milieu favorisé, qui avait tout pour réussir sa vie pour et pour qui tout a foiré. J'imagine ses contradictions, son état de révolte contre elle-même et la société, l'ampleur même de l'impasse où elle se trouvait. D'où le besoin qu'elle avait le dernier soir de trouver un peu d'amour auprès de son ex.

Xavier me dit avoir agi par charité. Si lui-même en est convaincu, comment pourrais-je le juger ? Autant le laisser aux prises avec sa propre conscience. En ce qui me concerne, j'ai connu ces moments de débine où l'on doute de tout, où l'on croit n'avoir plus rien à espérer. J'étais au creux de la vague le jour de notre rencontre à Tanger. Je voulais l'amour, pas la charité. Depuis, ça n'a pas changé. J'attends de Xa, puisqu'il veut m 'épouser, que jamais il ne me cause cette blessure « de me faire l'amour par charité. »

À suivre…

 Piste d'écriture : une nouvelle rencontre… à l'envers, suivant un conflit, révélateur de l'état d'esprit des personnages

Nota : le titre  de la série "Déluge" n'a rien à voir avec le roman d'Henry Bochaud du même nom donné en exemple, mais s'inspire de l'exposition de Barthélémy Togo au Carré Sainte-Anne (été 2016) .

 Illustration : François Pous, « Fente », marbre beige et rose, 1980, « L'expérience de la matière », exposition du 2-10-2016 au 15-012017 à l'Espace Bagouet, Montpellier.