Piste d'écriture: les toiles de  Varvara Bracho

Café central    Dix neuf heures viennent de sonner non loin. On goûte enfin la douceur des premiers jours de printemps, après ces deux premières semaines d'avril bien arrosées et plutôt fraîches. Depuis trois jours, les températures frisent les 20 à 25° et les longues soirées en terrasse sont délicieuses. Elena qui vient d'un pays froid n'a pas hésité à dénuder ses blanches épaules et à revêtir une robe légère. Entre ses après-midis de lecture chez Monsieur Paul et sa représentation au Châtelet, elle s'accorde souvent une petite pause au Café Central, sur la place de la Contrescarpe. Ce soir, elle a rendez-vous avec Igor, un compatriote excentrique qu'elle fréquente seulement pour le plaisir de parler sa langue natale. Elle l'a rencontré un soir, il y a quelques semaines, alors qu'elle rentrait en taxi chez elle, dans une tour de l'avenue d'Ivry. Igor en était le chauffeur. Il ne leur avait pas fallu plus de trente secondes pour identifier leurs accents respectifs, celui de Moscou pour lui et celui de Saint-Pétersbourg pour elle.
   Igor, affaissé dans son fauteuil de rotin, déploie ses longues jambes devant lui, au risque de faire trébucher les clients ou les serveurs. Lui n'a pas encore ressenti les premières chaleurs, car il arbore, comme à son habitude, une chemise assez guindée, boutonnée jusqu'au cou, une redingote bleu pétard, un pantalon de lainage rouge et un chapeau tyrolien orné d'une plume turquoise. Igor aime se donner le look d'un poète des années folles. Tout chauffeur de taxi qu'il est, il se vante d'écrire des poèmes, en russe comme en français. Lui, qui n'avoue jamais son âge, a débarqué à Paris bien avant la Perestroïka. Elena n'est dupe ni de son âge, ni de son jeu et si elle semble ce soir boire ses paroles, c'est surtout pour tromper sa mélancolie et son mal du pays. D'ailleurs, la conversation d'Igor est loin d'être ennuyeuse. Au volant de son taxi, il est bien placé pour étudier le genre humain et il sait en tirer des anecdotes que son talent de conteur met en valeur. Elena est moins prolixe, mais Igor aime aussi la faire parler pour jouir de son joli timbre de mezzo. Elle lui raconte les petits ragots des chanteurs lyriques, gonflés d'ego ou sinon les interminables histoires de Monsieur Paul. Elle tient compagnie à ce vieux monsieur tous les après-midis, contre une petite somme rondelette, compte tenu de l'effort fourni. Au fond, elle n'a qu'à l'écouter, à lui faire un peu de lecture ou à lui jouer quelques airs d'opéra sur son vieux Pleyel légèrement désaccordé.
   La conversation de la table d'à côté commence à prendre un tour animé et à empiéter sur la leur. Le consommateur qui boit seul son demi a l'air de s'échauffer avec le serveur kabyle, Sami. Ils ne sont pas d'accord, mais alors pas du tout, sur les pronostics des élections qui auront lieu dans deux jours.
   Le client qui se fait appeler Günter par le serveur en est devenu rouge de colère. Visiblement, ces deux-là se connaissent bien. Günter habite à deux pas, un peu plus bas dans la rue Mouffetard. Il vient tous les jours à la même heure avec son chien Willy, sagement assis à ses pieds. Aujourd'hui Günter est en colère, mais demain il aura oublié cette dispute. Lui aussi, il en a vu dans sa vie et il en a mangé de la vache enragée. Maintenant qu'il touche une petite retraite, il peut arrondir ses fins de mois en donnant des cours d'allemand aux élèves du lycée Henri IV, à deux pas d'ici. Ses cheveux longs attachés en catogan lui donnent un air de gauchiste attardé, mais dans les années 70 on l'aurait plutôt traité de « vieux stal ». Évidemment, plus de 40 ans de démocratie populaire ne s'effacent pas comme ça !
   Sami, lui, a beau se dire kabyle, c'est un vrai titi parisien, grandi sur les hauteurs de Ménilmontant. La Kabylie, il n'y a mis les pieds qu'une seule fois : il avait 8 ans ! Après, la guerre civile est arrivée, avec son lot d'enlèvements et d'assassinats. Au bled, plusieurs de ses cousins y sont passés alors ça l'a vraiment dégoûté d'y retourner. Après-demain, il va voter Mélenchon, mais ça ne l'empêche pas de rêver de devenir patron de café dans un quartier branché de la capitale.
   Sami s'éloigne pour servir d'autres clients. La conversation entre Elena et Igor reprend et Günter prête l'oreille. Bien sûr, il connaît le russe et il se dit qu'il pourrait bien saluer ses voisins qu'il a d'ailleurs déjà croisés au Café Central. Mais à quoi bon?N'est-il pas plus intéressant d'en savoir plus sur ces deux-là avant de leur parler ? Il ne comprend pas bien pourquoi cette jolie jeune femme, de trente ans tout au plus, vient régulièrement prendre un verre avec cet original. Il porte beau, c'est vrai. Mais ils sont si peu assortis ! Enfin, ça se voit bien qu'ils ne sont pas intimes.
   Machinalement, il note en russe dans un carnet quelques phrases entendues à la volée. Il a déjà compris qu'elle s'appelle Elena et qu'elle chante en ce moment dans un opéra de Puccini. Il vérifiera la programmation du Châtelet pour éventuellement aller l'écouter. Il n'est pas un grand connaisseur d'opéra, mais voilà un bon prétexte pour s'y mettre. Et si jamais il entrait un jour en contact avec Elena, il pourrait lui dire qu'il l'a admirée l'autre soir dans le Puccini. En ce qui concerne Igor, tellement ridicule et touchant dans la représentation de son personnage, il pense que si l'on gratte un peu le vernis, l'homme qui se cache dessous est sans doute intéressant. Finalement, Günter n'est pas mécontent de s'être retenu de les saluer. Il se lève et s'en va, en espérant bien les croiser à nouveau.
   Igor l'observe attentivement s'éloigner, avec son chien sur ses talons. Cette haute silhouette grisonnante lui est familière. Ce type est déjà venu ici plusieurs fois, pense-t-il sans savoir qui, de l'homme ou du chien, l'a le plus marqué. Mais aujourd'hui, le regard appuyé de ce voisin posé sur eux ne lui a pas échappé. Son sixième sens, aiguisé par toutes ces années dans un pays où la vie des autres était traquée, l'a immédiatement mis en alerte.
–   Fais attention à toi la prochaine fois, ma belle, on a été repéré par la Stasi, lance-t-il, une fois certain de ne pas être entendu de Günter.
   Elena qui a d'autant moins remarqué Günter que tout se jouait dans son dos, ouvre de grands yeux ébahis et part dans un éclat de rire.
–   Ça se voit que tu es née après la Perestroïka. Tu vois : ce géant qui vient de s'en aller avec son chien, il n'a pas arrêté de nous observer. Il a même pris des notes dans son carnet. Rien ne m'a échappé ! Et j'ai bien reconnu son accent d'Allemagne de l'Est, lorsqu'il parlait politique avec le serveur.
–   Ne sois pas parano, Igor. Ça fait près de trente ans que la Stasi a été dissoute.
–   Mais tu es bien trop naïve ! Tu sais quand même que Poutine a fait ses classes à la Stasi et il est plus puissant que jamais. Crois-moi, Elena, on ne remettra plus jamais les pieds au Café Central. La prochaine fois, on se retrouvera Rive droite, aux Halles ou à Beaubourg. Maintenant je file. Je te recontacterai par SMS.
   Il a disparu si vite qu'Elena se demande même s'il a pris le temps de la saluer. Elle regarde sa montre. Juste le temps de passer chez elle prendre ses affaires et de filer au Châtelet.

   Les trois chaises ne restent pas longtemps vides. Deux gars et trois filles qui parlent bruyamment débarquent ensemble au café. Ils rapprochent les deux tables et vont piquer un peu plus loin les deux fauteuils qui leur manquent. Sami les laisse faire avant de s'approcher pour prendre leur commande.