Piste d'écriture: un contexte, les courses pour la rentrée scolaire. Et une rencontre qui vient tout bouleverser.

 

carnet

Eloïse ne donne plus la main à Maman depuis qu’elle est entrée en cinquième. Non plus. Elle ne l’embrasse plus. Non plus.

« On s’est moqué de toi ? » demande Maman qui ne comprend pas. Eloïse regarde ses pieds, hausse les épaules, souffle à grand Pfff!

— Enfin, fais un effort, dis quelque chose. A force de hausser les épaules et de baisser la tête, tu vas te transformer en hérisson. Il sera peut être trop tard quand tu te rendras compte que tu es devenue … méchante ?

Pour ce dernier mot, Marie a hésité. Trop tard pour Eloïse, trop tard pour Maman. A « hérisson » la petite a esquissé un sourire qui s’est transformé en rictus à « méchante ». Maman aurait dû se contenter de « vilaine » qui est un état moins définitif. L’après-midi avait pourtant bien débuté. Elles avaient regardé la télé assises sur le canapé, côte à côte, pas jusqu’à se toucher mais enfin toute proches. Le film était drôle et ensemble, comme avant, elles avaient ri.

Comme avant, pense Marie, mais avant quoi ? L’origine de la nouvelle crise est qu’elle a dit gentiment « on y va? » en lui touchant les cheveux et agitant devant ses yeux la liste des fournitures scolaires.

Avant — encore avant— elle s’en faisait une joie et aujourd’hui, comme depuis des mois, elle renâcle, négocie pour plus tard demain, assure que ça peut attendre, que sa copine Juliette ne s’occupera des fournitures qu’après la rentrée, qu’il y a des profs qui changent toujours d’idée, qu’elle a encore des choses qui lui reste de l’an passé, qu’elle a mal à la tête, que d’ailleurs, dès qu’elle aura son brevet, au collège elle n’ira plus, que les études ne l’intéressent pas, que de toutes les manières ça ne l’intéresse pas, et que Marie n’a qu’a y aller seule puisqu’elle a la liste.

— Marie, tu n’as qu’à y aller seule puisque tu as la liste…

Marie reste sans voix. Sa fille vient de l’appeler Marie.

Le dialogue, sauvegarder le dialogue, garder le lien, comprendre… Elle en a lu des ouvrages sur l’éducation : théories, principes, conseils éclairés, etc. N’existerait-il pas des ouvrages similaires à l’attention des filles et des garçons, enfin surtout des filles, qui expliqueraient comment s’y prendre pour ne pas faire pleurer sa mère, accepter le dialogue, garder le lien, comprendre… Voilà. Les larmes qu’elle retient rougissent son regard. Elle s’éclipse vers le fond de l’appartement pour se calmer tant elle sent monter une colère que bientôt elle ne pourra plus dissimuler. Elle retient l’image d’une main levée, d’une gifle qui claque, puis une autre, puis… une sorte d’échauffement, cuisant, c’est le mot, sur les joues avec des larmes qui n’arrivaient plus à jaillir, avant. Non, elle ne sombrera pas dans ce genre de facilité, pas elle. D’ailleurs, depuis qu’elle s’est passé de l’eau bien froide sur le visage, elle respire mieux et sa colère se dissout comme ses larmes. A s’être absentée, elle se change, troque son jean contre une petite robe légère et assez courte. Elle l’a depuis longtemps et elle se souvient quand elle l’a achetée Eloïse était avec elle. « Prend celle-ci Maman ! Tu es super belle! », elle battait des mains et elle disait encore « je t’aime » avec simplicité.

 

— L’autre jour, elle m’a dit « Maman je t’aime » mais j’ai eu l’impression que c’était pour s’en débarrasser, comme on fait un devoir de latin quand il fait beau dehors. Tu comprends ce que je veux dire ? Elle avait été gentille tout l’après-midi. Nous étions allées au ciné et à la pizzeria. Elle me l’a dit en rentrant à la maison, juste avant de disparaître dans sa chambre. Et le matin, c’était parti…

— Qu’est-ce qui était parti ?

— Ses bonnes dispositions à mon égard, sa gentillesse affichée. Elle était redevenue hérisson grognon.

— C’est sûrement hormonal. Tu devrais l’emmener chez ton médecin.

— Peut-être. Mais je vais dire quoi ? « Ma fille est passée de délicieuse à amère, je vous l’amène parce qu’elle est méchante ou vilaine ou désagréable avec moi ». Tu imagines la tête du docteur Durand ?

— … rires

— Tu visualises Eloïse dans la salle d’examen, ses ricanements, sa colère, la manière qu’elle aura de me faire payer cet affront ? Tu es gentille Isa, mais tu n’as pas d’enfant…

 

Bon, un soupçon de maquillage pour avoir bonne mine, un peu de blush pour relever les pommettes et augmenter mon sourire, un léger nuage du parfum qu’elle aimait, avant…

— Eloïse, On y va dans cinq minutes.

L’adolescente consent à se lever, disparaît dans sa chambre. On entend l’eau couler. Quand elle réapparaît elle porte une robe légère, un soupçon de maquillage, léger, une touche légère de parfum, de petites sandales… Elle sourit et précède Maman dans l’escalier qu’elle descend en sautillant légère et gaie. Marie a le cœur qui bat vite quand elle se saisit de son sac, de la liste oubliée sur la table du salon, de ses clefs. Elle claque la porte et rejoint le parking comme l’a fait Eloïse qui attend près de la voiture, sereine.

On en est à la phase voluptueuse de la douche écossaise pense Marie. Elle hésite. Doit-elle, au risque que la situation dégénère à nouveau, entamer une conversation avec sa fille, ou est-il préférable d’attendre que la petite décide si elle veut parler avec Marie ou rester silencieuse. « Je pourrais allumer la radio… ».

Samedi quand elles sont parties déjeuner chez Isa, c’est la radio qui a été sujet de dispute. L’émission était intéressante et les intervenants débattaient justement de l’éducation, sans révolutionner les idées généralement admises, mais enfin Marie y consacrait toute son attention. Une vieille personne les a interpellées au passage clouté, fâchée que Marie ne se soit pas arrêtée.

— Si au lieu d’écouter cette radio pourrie, tu faisais attention au monde autour de toi… avait crié Eloïse.

Elle aurait pu parler sur un ton ironique, remarquer que ce vieux bonhomme était un grincheux, mais elle a choisi de se mettre en colère, une de plus. Maman a dit « C’est un grognon, grincheux, mauvais coucheur… » sachant qu’elle avait tort et que la conversation allait dégénérer. Elle aurait pu lui dire « tais-toi » tout simplement, sans s’énerver.

— Tu vois, Isa, comme vont les choses en ce moment.

« Mal » répond Isa avant de raccrocher.

 

Donc, mettre la radio n’est plus une option. Rouler, tout simplement rouler jusqu’au supermarché. Se garer pas trop loin, pas trop près. Marcher sans se donner la main car il faut pousser le caddie. C’est samedi après-midi. Il est évident pour l’une comme pour l’autre qu’elles vont rencontrer des connaissances ou des amis du quartier. Faire bonne figure et le faire assez longtemps permet d’y croire suffisamment et d’espérer que le moment perdure.

Les portes automatiques glissent, automatiquement. Une musique d’ascenseur est interrompue de publicités, pour les cahiers Machin sur les feuilles desquels les stylos Chose ne feront pas de faute ni de rature. « Et ces lots de copies, Mademoiselle, vous en aurez pour toute l’année scolaire ».

— Il me semble reconnaître celui qui vendait le jambon en promotion la semaine dernière, dit Eloïse en regardant Marie.

Les deux sourient en connivence et font non de la tête. Chaque bout de rangée, chaque tête de gondole, les voit tourner dans le rayon suivant avec ce léger déhanchement qui fait gonfler la robe comme dans une valse. C’est délicieux de les observer, le même pas, le corps léger tel un sourire, les cheveux attachés avec une négligence étudiée qui leur fait comme des ailes d’anges. Marie s’amuse de voir sa fille choisir des cahiers à couvertures roses qu’elle repose avec regret pour se saisir d’objets ciblés « ado ».

Toutes les deux se penchent sur la liste, vérifient, tout va bien, tout va bien, tout va bien.

Tout allait bien jusqu’à ce que, jusqu’à ce qu’Eloïse aperçoive Papa.

Papa promène dans son caddie Elise, son bébé qui tient entre ses mains son premier sac d’école.

Nyckie Alause, mars 2017

Illustration pêchée sur le site d'une amoureuse de carnets, qui vous propose d'en fabriquer.