Piste d’écriture : imaginer une tragédie, un drame ou une comédie à partir de la prémisse suivante :

Un(e) adolescent(e) de 13 ans et sa mère doivent faire les dernières courses pour la rentrée des classes. Une rencontre fortuite au supermarché va venir tout bouleverser…

Des courses plus envoûtantes que prévu…

 

- Bon, alors, on a sûrement tout maintenant : cahiers, classeurs, stylos, compas, tu partageras la ramette de feuilles A4 avec ton frère, et on reviendra la semaine prochaine s’il n’y a plus de cartouches d’encre à la maison. C’est bon, on peut passer aux autres rayons ?

- Attends Maman, je me souviens qu’il faut une chemise pour le cours de chant, pour mettre nos partitions ! T’as qu’à aller aux fruits et légumes, je te rejoins.

Ariane a non seulement le temps d’acheter les primeurs pour la semaine, mais aussi de passer par la poissonnerie, puis le stand de fromages, avant que Tina ne revienne, le visage bouleversé.

- Qu’est-ce qui t’arrive, ma chérie, tu n’as pas trouvé ?

- Si, si, répond Tina, visiblement la tête ailleurs.

- Mais tu n’as rien choisi ?

- Si, si… Dis Maman, ça t’embête si je prends une chemise Harry Potter, même si elle coûte 1,5 € de plus que les autres ?

- Tina, on s’est mises d’accord avant de partir : on essaie de rester raisonnables, vous êtes trois et avec Papa on ne peut pas se permettre ce mois-ci de dépasser notre budget. Prends donc une chemise Carrefour, si ce n’est que pour ranger des partitions…

- Ok…

Tina repart vers le rayon des fournitures scolaires en traînant les pieds, pas encore remise de l’expérience qu’elle vient de vivre là-bas. Elle fait tout le tour pour accéder directement à l’extrémité de la rangée où se trouvent les chemises « classiques », et ne pas passer devant le rayon Harry Potter. Elle en prend une rose avec des petits carreaux, qui ne fait que dix centimes de plus que les Carrefour, sa mère ne va certainement pas trop râler. Elle résiste alors une minute… puis n’y tient plus, et se dirige vers la pile de chemises dont la première lui a fait un clin d’œil tout à l’heure. Un clin d’œil « vrai de vrai », fait par le personnage dessiné dessus de manière fort réaliste : Harry en personne, avec ses yeux verts tout à fait reconnaissables et ses lunettes de guingois. Elle n’a pas lu les célèbres livres – car quand même, en 2017, ça commence à être un personnage « has been » - mais elle a vu un film avec sa grande sœur, qui elle est accro aux pérégrinations du sorcier orphelin.

- Ah, te revoilà, lui dit-il.

Et il ne fait pas que parler, il bouge aussi ! Il regarde derrière lui, à gauche, à droite, puis lui murmure :

- Tu crois que je vais pouvoir venir habiter chez toi ?

Tina recule et lâche sa chemise à carreaux. Pas la peine de se pincer, elle l’a déjà fait tout à l’heure inutilement lorsque le bras du garçon est sorti de la surface plane du carton pour lui serrer la main. Mais rien à faire, elle reste pétrifiée, les yeux fixés sur la cicatrice de Harry, obnubilée par sa vision. Autour d’elle, les gens circulent, des jeunes comme elle passent le bras devant son nez, la bousculent pour avoir accès aux trousses dernier cri, mais personne ne semble voir ce qu’elle voit.

- T’inquiète, t’es la première à me capter depuis que nous avons été livrés au début du mois, j’ai cru que je ne trouverais jamais personne de réceptif dans ce monde-là ! Mais j’ai besoin de toi, il faut absolument que tu m’aides ! Si tu me vois et m’entends, c’est que tu le peux…

Tina s’affole, s’éloigne, revient, ramasse sa chemise, puis repart. Elle rejoint sa mère, essaie de se concentrer sur la musique créole qui s’échappe du stand martiniquais, entame une des plaques de chocolat qui sont dans le caddie, et décide d’oublier cet épisode. Le stress de la rentrée, sans doute…

 

Mais le souvenir de Harry bien vivant ne la quitte pas de la journée, ni surtout de la nuit. Le lendemain, un dimanche, elle va timidement demander à sa sœur Sophie, éberluée, le premier tome de la série, et se met à lire toute la journée. De l’inédit pour cette ado pleine de vie, toujours à remuer et à tchatcher, même toute seule. Ariane a pour sa part oublié le bouleversement éphémère de sa fille la veille, dont elle n’a de toute façon pas cherché à connaître la cause. À cet âge-là, leur humeur change toutes les cinq minutes…

 

harry ron hermione

Les nuits suivantes, Tina rêve de géant barbu, de grand rouquin, de chaudrons fumants et de chapeau qui parle. Le mercredi, elle prétexte ne plus avoir d’encre pour ses stylos, ni de scotch (dont elle a caché les rouleaux sous son lit) et réussit à entraîner mère et sœur dans la même grande surface. Elle passe volontairement devant le rayon « ensorcelé ». La chemise avec Harry a disparu, remplacée sur le dessus de la pile par une image de Harry, Ron et Hermione en cours de potions magiques. Sophie fait :

- Oh, t’as vu, elles sont trop belles, ces illustrations !

Harry lève alors la tête et dit à Tina :

- Ah, salut !

Puis Ron et Hermione lui sourient. Tina sursaute, regarde sa sœur, qui ne s’est aperçue de rien et attend simplement une réponse de sa part. Leur mère, derrière leur dos, tout aussi ignorante que sa fille ainée de ce qui se joue à ce moment, leur dit :

- C’est bon, les filles, j’ai compris, vous pouvez en prendre une chacune…

- Merci Maman, répondent-elles en chœur.

Sophie commence à éparpiller les chemises pour prendre celle qui lui plaira le plus. Tina ne sait laquelle choisir, car toutes lui « parlent », au propre comme au figuré. Elle ferme les yeux, en prend une au hasard, et sent une main se poser sur son poignet. Elle a conscience que ce n’est que le tout début d’une aventure, une aventure dans laquelle elle va être entraînée malgré elle, qu’elle ne va pas pouvoir partager avec ses proches… mais qui ne lui fait plus peur. Tina est prête. Prête à s’attaquer au Tome 2 de son existence, quelles que soient les péripéties à venir. Mais elle ne peut toutefois s’empêcher de se demander : pourquoi elle ?

 

 

Sylvie Albert, février 2017