Piste d’écriture : s’inspirer d’une phrase de roman (prise au hasard sur une carte à jouer).

 

Une tranche de vie

L’un des deux hommes dit qu’il a envie de… mais il n’arrive pas au bout de sa phrase, car l’autre le coupe en disant qu’il est l’heure de partir.

« Partir, mais pour aller où ? » se demande Nanard en les observant. Leur territoire s’étend sur un kilomètre carré tout au plus, et, à cette heure de la journée, le meilleur endroit, le trottoir le mieux chauffé par le soleil de décembre, c’est ici, en face du Monoprix. Qu’iraient-ils donc faire ailleurs qu’ils ne peuvent faire ici ? C’est leur lieu de villégiature favori, tout le monde le sait et personne ne leur dispute la place. Ils y ont étalé leur couverture ce matin, en sortant du centre d’hébergement de nuit, sur laquelle ils ont installé toutes leurs petites affaires. Avec Pierrette, ils ont maintenant leurs habitudes : Nanard s’assoit sur les marches du numéro 19, pose son sac de voyage contre le mur, et sa valise devant lui, tandis que Pierrette gare son caddie dans le renfoncement adjacent avant de s’accroupir à ses côtés. Jamais personne ne sort ni ne rentre à cette adresse, c’est à se demander si cela ne serait pas un logement disponible pour y passer l’hiver… Mais bon, il n’a jamais fracturé de porte de sa vie, ce n’est pas son genre de s’imposer ou d’entrer où l’on ne veut pas de lui. Il aurait en réalité plutôt tendance à s’effacer…

C’est d’ailleurs en partie ce trait de caractère qui l’a amené là, sur le trottoir… S’il avait su se rendre indispensable, et crier aussi fort que les autres, il n’aurait peut-être pas été licencié lorsque le nombre de dockers avait été réduit d’un tiers… S’il avait su virer son chef à coups de pied au c… du lit conjugal, il aurait peut-être gardé sa femme, et conservé le respect de ses enfants… Mais au lieu de cela, il avait très vite lâché prise, et encore plus rapidement dégringolé par la suite. Sa vie était partie en lambeaux. Souhaitant épargner à sa famille la vue et le poids de sa déchéance, il était arrivé en autostop à la capitale au printemps dernier. Les quelques centaines d’euros qu’il avait mendiés à sa femme avant de partir n’ont pas duré bien longtemps, et il n’a pas tardé à ne plus rentrer le soir dans la mansarde que lui prêtait avec réticence sa tante paternelle. Il ne supportait pas son regard ironique quand il lui arrivait de la croiser, un regard qui signifiait « J’ai toujours su que tu étais un raté ! ». Alors un soir, il a laissé tomber les clés dans la boîte aux lettres et est parti sans se retourner. À partir de ce moment-là, il n’a plus trouvé que trottoirs et piles de pont pour l’accueillir. Et encore, lorsqu’il ne s’en faisait pas chasser par un SDF plus agressif, ou plus soûl que lui. Il maigrissait, s’est mis à tousser, sa vie ne tenait plus à grand-chose. Juste à un fil de plus en plus ténu.

Puis un jour, il est tombé sur Anatole, un sans-abri également, mais avenant et surtout « classieux ». Toujours en costume, certes fortement élimé, sous ses couches de parkas, rasé de près, une écharpe en cachemire défraîchie autour du cou, souvenir de sa grandeur ancienne. Un SDF du 16ème, quoi. Anatole l’a pris sous son aile, qui sentait étonnamment bon, l’a présenté aux « non habitants » du quartier et lui a fait visiter le « Paris des trottoirs ». Maintenant, Nanard sait où trouver un centre d’hébergement, quelle association propose la meilleure cuisine, dans quelle soupe il y a le plus de légumes ou de viande, où se doucher et se raser gratuitement. Il a retrouvé un semblant de vie sociale, s’est fait des copains. Et il y a dix jours, il a rencontré Pierrette au repas de Noël des Restos du cœur. Une rencontre électrique, puisqu’un éclair a jailli lorsque leur main se sont effleurées en attrapant le sel. Depuis, ils ne se sont pas quittés. Mêmes centres d’hébergement, au fil des envies, et mêmes trottoirs, en fonction de la météo. En général, comme ce matin, Nanard s’assoie et commence à sculpter les statuettes en bois qui constituent son fonds de commerce, pendant que Pierrette fume deux ou trois cigarettes avant de démarrer la journée. Elle, elle fabrique des bracelets en mêlant coton et perles. Plutôt jolis, ma foi. Dans d’autres circonstances, il aurait pu en offrir un à sa fille. Ils se racontent alors leur vie, parfois interrompus par les quelques passants qui posent des pièces dans leur cagnotte, une tirelire représentant le Titanic – il leur reste au moins un certain humour –, ou qui s’arrêtent pour acheter l’une ou l’autre de leurs créations. Le reste du temps, ils causent, pendant que leurs mains s’activent. Nanard n’a de toute son existence jamais autant parlé à une femme. Tout y passe : son enfance, sa femme, ses enfants, son boulot de docker, sa vocation d’artiste refoulée… Et Pierrette, de son vrai prénom Anna-Katarina, a aussi beaucoup de choses à raconter. Elle a roulé sa bosse dans plusieurs pays avant d’échouer ici, un jour d’ouverture de Paris-plage. Elle ne dit pas tout, mais Nanard, en écoutant ses révélations, perçoit en écho le bruit de conflits, d’exil, d’abandons, les relents d’une vie plutôt difficile.

Mais ce matin, un événement inattendu dérange leur causerie. Ces deux énergumènes plantés devant eux, qui affirment avoir été envoyés par Anatole, répètent à l’envi qu’il faut partir. Anatole prend des allures de chefaillon depuis quelques temps, croyant avoir mis Nanard sous sa coupe et pouvoir lui dicter son bon vouloir. Cependant celui-ci résiste, pour la première fois depuis longtemps. Avec Pierrette, ils se consultent du regard, et continuent de vaquer à  leurs occupations comme si de rien n’était. Ils n’ont pas l’intention de partir. Ils pourront à la rigueur s’aventurer vers Notre-Dame en fin de journée, car comme le marché de Noël bat son plein, il fait toujours plus chaud autour des chalets vendant du vin chaud. Mais d’ici là, aucune envie de bouger. Ils toisent à nouveau les intrus, qui recommencent, en boucle : l’un dit qu’il a envie de… et l’autre l’interrompt en disant qu’il est l’heure de partir. Jusqu’au moment où Nanard se lève et les apostrophe :

- Allez-y, partez devant, on vous rejoint dès qu’on a rangé nos affaires.

Sans évidemment aucune intention de joindre le geste à la parole. Puis il se rassoit et reprend le morceau de bois sur lequel il travaillait. Les autres hésitent, puis s’en vont, perplexes. Nanard et Pierrette entendent alors :

- Je te dis que j’ai envie de…

… mortadelle [1]!

Ils se tournent l’un vers l’autre, éclatent de rire, et Pierrette dit :

- Tu parles d’une paire d’andouilles, ceux-là !

 

 



[1] « L’un a dit qu’il avait envie de … mortadelle » (La Commedia des ratés de Tonino Benacquista).