Déluge 22

 

Chantal.


Propos d'atelier.

« Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose,

Mais la tristesse en moi monte comme la mer... »

Baudelaire, « Les Fleurs du Mal », XV, « Causerie »

 

En moins d'un mois, j'ai fait table rase de tout ce qui fut mon ancienne vie. Un mois, ce n'est pourtant pas long, mais ça pèse comme un siècle. En un mois, j'ai l'impression d'avoir pris dix ans d'âge. Ce que je redoute par dessus tout, c'est de sentir sur moi les regards apitoyés de mes ami(e)s. Fuyant la société, je n'ai gardé qu'une seule de mes activités d'avant : la reliure d'art. Relier, c'est un travail d'orfèvre, aussi précis qu'absorbant. Il requiert du savoir-faire, une patience de cloporte et surtout beaucoup d'humilité. Hormis les moines bénédictins (que je ne fréquente pas) je ne vois que la gent féminine qui cumule ces trois qualités. Sans doute la raison pour laquelle on ne compte que des femmes à notre atelier de reliure. Un lieu de recueillement. Chacune se concentre sur sa tâche, évitant d'importuner les autres par de vains bavardages. Mais je vous rassure, on se rattrape à l'heure de la pause !

C'est là que, Sophie et moi, nous rencontrons de temps à autre, animées d'une même passion. Ces dernières semaines, j'ai fait un break. Nous ne nous sommes pas revues depuis les obsèques. Juste quelques coups de fil échangés. Je sais pourtant que son fils doit épouser prochainement la jeune Grecque qu'il a rencontrée en voyage et qui présentement vit avec lui. Cette nouvelle m'a profondément émue. Ireni, je l'imagine au travers du regard de mon amie. Après l'avoir décriée, elle m'en dit à présent le plus grand bien. J'ai félicité Sophie, et mis un terme à notre conversation. Ce qu'elle vient de m'annoncer n'appelle aucun commentaire. Elle respecte mon silence et je lui en sais gré.

Maintenant que Nath' a disparu, je ne vois plus « d'après » pour moi. Mes paroles, mes gestes sont devenus machinaux, désespérément vides de sens. Je me demande en ce moment ce qu'il adviendra de mes belles reliures quand à mon tour, je n'y serai plus. À quoi bon ce travail de fourmi ? Pour éviter que mes livres ne soient un jour perdus ou dispersés, Sophie m'a conseillé de léguer la collection au musée Médard de Lunel, qui l'accepterait avec joie. Après tout, pourquoi faire compliqué, lorsque tout est si simple ?

Rien n'est plus néfaste que de se réfugier dans sa tour d'ivoire en raison des accidents de de la vie. Envers et contre tout, cette dernière a le mauvais goût de continuer. Voilà pourquoi je m'escrime aujourd'hui sur les nervures d'une reliure en demi-peau. Le livre broché sur lequel j'opère a pris une valeur inestimable à mes yeux. C'est un cadeau fait par Nathalie à l'occasion de la Fête des Mères. J'ignorais alors que ce fût le dernier. Je l'ai mis de côté pour le relier ensuite, éprouvant beaucoup de joie, un peu de gêne auss. Tout le monde me fait compliment de cette édition rare et précieuse des « Fleurs du Mal », tirée à cinq cent exemplaires sur papier vélin d'Arches, 100 % coton, grain fin prononcé, avec aquarelle originale et suite en noir pour l'illustration. Le présent exemplaire porte le numéro 476.

Un ouvrage à coup sûr hors de prix. Ma fille a dû se ruiner pour me l'offrir. Généreuse autant qu'étourdie, elle aimait la poésie et le côté vénéneux de Baudelaire. À la lumière de ce qui s'est passé, je comprends à présent combien ces fleurs maléfiques sont à son image…

Sophie de son côté, m'a remis le D.V.D. qu'elle s'est procuré à Let's dance. C'est là que Nath' a fait la connaissance de son moniteur de claquettes. Pour son malheur, elle s'est entichée de ce type, un maquereau sur le retour qui puisait sans vergogne dans ce vivier de jolies filles. Toujours est-il que Franck avait une vraie emprise sur Nath'. Durant leur brève idylle, il faisait d'elle ce qu'il voulait. Puis, la trouvant encombrante, un peu trop velléitaire à son goût, il s'en est vite débarrassé. Pauvre Nath' ! Le dépit l'a progressivement menée à l'alcool, à la drogue, une sexualité débridée. Du cannabis, elle est passée à l'héroïne, il ne faut pas cherche ailleurs ses troubles de comportement.

Je dois être une bien mauvaise mère. À présent, je pense que tout est de ma faute. Sans doute ai-je trop gâté Nath' quand elle était petite, je lui passais tous ses caprices. Plus, tard, elle a mal tourné. Je n'ai rien vu, rien fait pour elle, alors qu'il eût été temps d'agir. Peut-être, en faisant preuve d'un peu plus de bon sens et de discernement, aurais-je évité sa lente descente en enfer à ma fille.

Aujourd'hui, je culpabilise et me retrouve seule avec ma conscience. Les cathos ont un incontestable avantage sur nous autres, protestants : ils disposent d'une super-machine à laver qu'ils nomment confessionnal. Au prix de quelques patenôtres, leur linge sale en ressort plus blanc que blanc.

Quand Sophie et moi prenons le thé, selon un rituel bien établi, nous contournons soigneusement les sujets litigieux. Pourtant, tout y ramène :

« Dis voir Chantal, c'est délicat de t'en parler dans de telles circonstances, mais... le jeune couple aimerait que tu assistes à leur mariage. Je te transmets cette invitation, bien qu'ignorant au juste où, quand, comment les choses vont se dérouler. »

Sophie prend mille détours pour éviter que je me sente exclue (une précaution bien inutile). En fait, si je me réjouis du bonheur de Xavier et d'Ireni, je crois que ces deux jeunes pourront se passer de ma présence. Revoir à cette occasion l'ex-fiancé de Nath' ne ferait qu'aviver ma peine. Il est d'ailleurs trop tôt pour moi pour participer à de quelconques festivités. Rien ne peut effacer ce qui s'est passé.

Je réponds d'un ton mesuré :

« Dis à ton fils que son invitation me touche, mais que je ne puis l'accepter. »

J'ajoute, la gorge nouée :

« Offre de ma part à ta future bru ce coffret qui contient mes bijoux. Je les destinais à Nath'. Ce sera mon cadeau de mariage.

- Mais enfin, Chantal, tu n'y penses pas. La vie n'est pas finie pour toi ! Tu as le temps de te te reconstruire, à condition d'en avoir la volonté. 

- Décidément, tu ne comprends rien à rien ! Crois-moi, je ne porterai jamais plus ces ornements. »

Silence gêné de mon amie. En manière de diversion, je dispose en vrac le thé dans la boule perforée en métal. Les sachets, assez peu pour moi !

Puis, je mets à chauffer la bouilloire avant de verser l'eau frissonnante dans la théière.

Tandis que le breuvage infuse, exhalant un doux parfum de bergamote, j'explique à Sophie à quel point l'acte de transmettre est important pour moi, qu'il s'agisse de mes reliures ou de mes bijoux.

Ce collier mis au cou d'Ireni, c'est le don d'un peu de moi-même. D'une certaine manière, elle a pris la place de Nathalie, qui n'aura jamais l'occasion de le porter. Je suis fataliste par nature. Au mois de juin dernier, le destin de ma fille et celui d'Ireni se sont croisés. L'une commençait à s'adonner à la drogue, alors que l'autre y renonçait. Entre ces deux jeunes femmes, qui ne se connaissaient pas, Xavier représente le seul dénominateur commun.

Je ne le rends en rien responsable de la mort de Nath'. Malgré tout, nous ne pouvons éviter Sophie et moi, de revenir à cette lugubre soirée du 17 octobre, où ma fille est venue le trouver à son bureau.

Une part de mystère entoure leur dernière rencontre. En s'appuyant sur les explications embarrassées de Xavier, Sophie imagine qu'ils ont fait l'amour ensemble. Et quand cela serait ? Nathalie avait juste besoin d'un peu de compassion. Je vois assez bien la question qu'elle a posée à son ex  : « Est-ce que représente encore quelque chose pour toi ? ». Xa n'a pas su voir qu'il s'agissait d'un ultime appel au secours. La malheureuse a compris qu'elle n'était plus rien pour personne. Durant la nuit, j'ai reçu d'elle un message aussitôt interrompu. Le lendemain, quand j'ai rallumé mon portable, il était déjà trop tard. Nath' me demandait par avance pardon de ce qu'elle allait faire.

Piste d'écriture : le livre, en tant qu'objet.