Déluge 19.



Loko.

19 Sodade

São Vicente, mon vieux volcan,
champ de lave, île de brume,
écueil perdu dans l'océan
Je te revois, frangé d'écume.
À Mindelo, à Mindelo,
l'on fait tous les soirs la fête,
on n'a pas d'sous.
on est chanteur ou bien poète,
l'on invente des rythmes fous,
on a des rimes plein la tête,
En criolo, en criolo.

Pauvre de moi, pauvre Loko !
Quand l'occasion m'en fut offerte,
je suis parti sur un bateau,
croyant qu'ailleurs, l'herbe est plus verte.
À cette loterie,
on mise : on gagne ou bien l'on perd.
Moi,  j'ai pas tiré le gros lot.

De Mindelo, de Mindelo,
reste un parfum de nostalgie :
on dit « sodade » en criolo.
Loin des îles du Cap Vert,
j'ai voulu refaire ma vie
et je me retrouve en enfer.

Déluge 20

Patricia Favier

 

 

  Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre. Pourtant, beaucoup lui ressemblaient qui n'étaient ni pervers, ni sadiques . Ces gens étaient « effroyablement normaux » …. Ma thèse est que le mal n’est jamais radical, qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. »

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal,

Folio histoire, Gallimard, 1991.

Marcel était en service hier, vers treize heures, corniche Kennedy, quand sa patrouille a repêché le corps de Loko. « Ce n'était pas beau à voir ! », a-t-il seulement commenté. Je veux bien le croire, étant donné la hauteur d'où notre homme a sauté. Il n'avait aucune chance de se rater, en admettant qu'il est vraiment eu l'intention de se trucider, ce qui reste à prouver.

Conséquence évidente : le nommé Loko ne risque plus de parler. Je veux bien croire que notre suspect n°1 n'avait pas envie de passer le restant de ses jours aux Baumettes. Mais tout de même… il y a beaucoup de gens que sa disparition doit arranger.

Surtout, ce tragique évènement met un terme à notre traque, au moins nous n'aurons plus besoin de coller au train de ce petit malfrat. C'est déjà ça.

Marcel est convaincu que celui que nous pourchassions s'est fait justice à lui-même.

« Au fond, c'est ce qu'il avait de mieux à faire », affirme mon compagnon. J'objecte :

- Comment peux-tu savoir qu'il s'agit d'un suicide ? Il n'y avait pas, selon ce que m'as dit, de témoin sur les lieux. Un commanditaire, un complice ayant peur d'être balancé, n'importe quel quidam ayant intérêt à l'éliminer, peut l'avoir poussé dans le vide et s'être ensuite carapaté. 

- Quand les loubards font le ménage entre eux, ce n'est pas moi qui t'apprendrai que ça se règle à coups de flingue, et surtout pas pas au prix d'un saut périlleux.

- Tu m'as l'air bien sûr de toi. Tu as des preuves ?

- J'ai pu récupérer le portable de Loko dans une poche de son blouson. Juste avant de sauter, notre homme a enregistré sa confession sur cet appareil que voilà !

- Hein ? Tu gardes pour toi cette pièce à conviction, au lieu de la remettre immédiatement au Proc, comme il se doit ? J'espère que les collègues n'ont rien remarqué...

- Non. Je suis le seul à l'avoir vue. Ensuite, j'ai tout récupéré sur mon ordi.

- Ce n'était pas à toi de le faire. Au moins, te rends-tu compte de ce que tu fais ? Tu est en train de dissimuler un élément de preuve essentiel à la Justice.

- C'est grave, Docteur ? Admettons… j'avais de bonnes raisons de le faire.

- On peut savoir ?

- Le contenu du document peut compromettre quelqu'un de haut placé.

- Quelqu'un que je connais ?

- Bien sûr. Tout le monde ici le connaît. C'est un gros ponte auquel nous devons le respect, l'obéissance, et (ce n'est pas un détail), dont nous dépendons pour notre avancement. Divulguer la confession de Loko, y'a pas mieux à faire pour semer la merde ici. Telle que je te vois, j'te fiche mon billet que tu serais la première à passer à la casserole en pareil cas. Té ! Je te vois d'ici placardisée, et réduite à préparer le café pour les mecs. Si c'est ça que tu veux … »

Là, je crois que je commence à capter. Dieu, merci, je ne suis pas complètement bouchée. Marcel, qui craint d'en avoir déjà trop dit, se calme un peu, tâche de se rattraper :

« Tout ça, c'est juste des présomptions, je préfère qu'on en reparle à la maison. Au Poste, comme tu sais, les murs ont des oreilles. Bon, là tout de suite, je te passe la vidéo. Tu vas voir : c'est sans appel. »

Ça me dégoûte. J'hésite, puis me décide à faire le pas. Je suis concernée autant que Marcel par la bonne fin de l'enquête. Elle est sur le point d'aboutir. Après tout, nous sommes tous deux embarqués sur la même galère.

Tout de même ! Il est flippant que je me rende ainsi (fût-ce tacitement) complice d'une faute professionnelle.

« C'est bon. Tu peux y aller, envoie l'enregistrement. »

Quel risque à le visionner ? En ce moment, nous sommes seuls tous les deux. Ce qu'il contient, personne d'autre ne le sait ni le saura. Je voudrais connaître l'identité du donneur d'ordres mais aussi le rôle important qu'ont pu jouer les comparses de Loko. Certains d'entre eux courent toujours. Une minorité des mecs de la bande a mené le jeu, les autres n'étaient que des seconds couteaux, voire de simples figurants. Donc, avant tout, faire le tri. Puis, comme il arrive souvent, ne pas limiter notre coup de filet au « menu fretin ».

J'en reviens à la vidéo. L'image est floue et la bande-son peu audible. Loko parle l'argot des bas-fonds de Marseille. Pour bien saisir ce qu'il raconte, il faudrait presque y coller des sous-titres. Marcel et moi, qui fréquentons la pègre depuis belle lurette, avons tout capté. Ce que le document révèle est carrément terrifiant, tout en confirmant ce qu'on savait déjà : viol organisé en bande accompagné d'actes de barbarie.

Une chose me frappe. À aucun moment, Loko ne semble éprouver de remords. Il a peur de finir en taule, mais ne manifeste aucune compassion pour sa victime

Marcel me dit qu'en général, ceux qui se font pincer plaident « l'acte sexuel librement consenti ». Il brode à plaisir sur ce thème :

« Le nommé Franck soutient que la fille était volontaire... »

Là, j'explose carrément :

« C'est quoi, ce délire ? Et toi, tu gobes de tels boniments ? Volontaire, consentante, qu'est-ce que ça veut dire, et qu'est-ce que t'en sais ? Tu t'imagines que la malheureuse s'attendait à ce déferlement de violence ?

- Nathalie a la réputation d'un excitée. On en a vu d'autres, comme elle, se livrer aux pulsions les plus démentes. Note que dans son cas, elle ne fait pas ça pour de l'argent, mais juste pour assouvir un fantasme. Ajoute au panier les effets conjugué de la drogue et de l'alcool, et c'est la totale !.... Eh bien oui, Pat', c'est comac que les choses dégénèrent. »

Plus macho que Marcel, tu meurs ! Je lui laisse l'entière responsabilité de cette version peu convaincante des faits. Pour ce qui me concerne, il m'est impossible de voir les choses comme lui…

Pour répondre d'un crime où tant de gens sont compromis, personne ne se reconnaît la moindre part de responsabilité. Tous sont des gens terriblement « normaux », des gens comme on peut en croiser dans la rue, ou côtoyer à son travail. Tous estiment n'avoir été que des exécutants. Du haut en bas de l'échelle, on ne trouve pas de coupable, ce qui veut dire que tout le monde est coupable. Et c'est justement là que réside la « banalité du mal ».

 Illustration : Jonathan Meese « Dr Merlin de Large », expo du carré sainte-Anne, Montpellier.