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C'était un de ces jours de janvier. Un de ces jours froids et secs où le mistral frictionne les joues des passants. La découverte d’une façade à l’abri du vent, orientée plein sud m’offrit une oasis inespérée.Le soleil, semblait avoir fixé ses rayons comme pour une éternité. Assis au pied du mur, je sortis ma gamelle. Le calcaire coquillé du bâtiment teintait d’or la lumière et renvoyait la chaleur. Comme un été en plein hiver ! Comme un lézard, je buvais le soleil en silence.

Quel bonheur après la course contre le froid dans la nuit du petit matin, pour ne pas rater le train de 6 heures et quart, une veste en peau sans doublure sur le dos. Dans le train, toujours les mêmes personnes. Un type roux en costume, marqué par un strabisme divergent assez fantastique, comme on en voit plus aujourd’hui. Ce défaut, et ses cheveux roux et frisés  presque crêpés, lui donnait un air de Pierrot lunaire assez sympathique,et aurait pu faire sourire, voire charmer s’il avait su en tirer parti. Peut-être savait il jouer d’ailleurs, mais pas dans ce train quotidien du matin à 6 h 18, non. Là, il donnait l’impression de vouloir être pris très au sérieux.

Quelques mots s’échangèrent ce matin-là :

« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? demanda la jolie jeune femme assise face à lui qui le toisait gentiment.

-Je suis greffier au Tribunal de Tarascon » répondit-il mezza voce, d’une voix suave.

Il aurait bien aimé lui faire du gringue, mais il avait l’air de ne pas savoir comment s’y prendre.

Je le regardai : il ne se livrerait pas à l’exercice difficile d’équilibriste, qui consiste à se servir de sa singularité pour séduire.

Détournant le regard par dépit, il me jeta des regards en coin d’un air dégoûté, et finit par échanger des coups d’œil, de petits sourires entendus avec la jeune femme qui lui faisait face, entre gens comme il faut. Certainement je devais paraître bien pitoyable, flottant dans mon pantalon de survêt de taille 34 et serré dans ma veste étriquée, et mon air émacié d’enfant vieilli prématurément.

 

Mon aspect physique, sujet de moquerie, leur servit de thème, de moyen de communication, de monnaie d’échange. 

Heureusement, il y a eu ce temps de midi, ce jour-là.

 

Je mangeais donc, assis devant la grande porte sur le parvis du Monastère de la Visitation. Je m’étais engagé dans l’allée ouverte, avais cheminé entre les arbres nus et trouvé mon bonheur là, assis par terre, dans le soleil.

Au bout de  quelques minutes, la porte s’ouvrit. Une sœur  sortit me proposer de prendre un bol de soupe à l’intérieur. Elle m’invita à entrer puis  disparut.

Dans l’entrée, à droite, derrière une haute porte en bois cirée entrebâillée, je vis fumer, sur une table,  un bol de soupe chaude. C’était une sorte de parloir, au parquet de bois lustré très propre, clos par des grilles en fer. Je mangeai  lentement, dans un silence bienveillant. Mon corps se réchauffait, et au dedans, une lumière apaisante éclaira cet instant unique, dans cette période sombre. On ne m’avait rien demandé, ni d’où je venais, ni ce que je faisais là, ni sondé pour connaître mes intentions, ni soupçonné d’être un profiteur, un parasite, ni réclamé quoique ce soit en échange. C’était un don complètement gratuit, et mon cœur riait de tant de générosité, cette gratitude me débordait.  

Je voulus remercier, dire un mot, mais la sœur, revenue récupérer le bol, me sourit simplement et pressa vers la porte. Je compris que je ne pouvais pas rester là.

 

Je passai l’après-midi comme à mon ordinaire puis, quand du couchant, rouge des flagellations du vent, montèrent les ombres de la nuit, je retournai chez moi par le train du soir.