Épilogue :

Phil.

Les noces de Gyptis et de Protis.

 

« Ce jour-là, le roi était occupé à préparer les noces de sa fille Gyptis que, selon la coutume de la nation, il se préparait à donner en mariage au gendre choisi pendant le festin. Tous les prétendants avaient été invités au banquet. Le roi y convia aussi ses hôtes grecs. On introduisit la jeune fille et son père lui dit d'offrir l'eau à celui qu'elle choisirait pour mari. Alors, laissant de côté tous les autres, Gyptis se tourna vers les Grecs et présenta l'eau à Protis. Ce dernier, d'hôte devenu gendre, reçut de son beau-père un emplacement pour fonder la ville. »

Justin, historien romain (IIIème siècle de notre ère) « Histoires philippiques ».

Décidément, les évènements s'accélèrent. Nous n'avions prévu de faire, à l'occasion des fêtes, qu'un séjour court à l'Estaque, où nos amis Syriens viennent enfin d'obtenir l'autorisation de s'installer (merci, Monsieur le Préfet !). Dans l'immédiat, ce succès bien mérité, car il couronne les efforts de tous, nous pose un problème d'organisation. Au point que nous nous sentons à présent de trop : notre vieille maison ne peut recevoir tant de monde à la fois. Alkistis pense qu'après les épreuves qu'ils viennent de traverser il faut laisser nos enfants vivre leur vie. Elle souhaite en outre être revenue à Xanthos à temps pour célébrer la Noël orthodoxe. Et puis, ploc, allez comprendre : une nouvelle imprévue (et quelle nouvelle !) est tombée sur les téléscripteurs : Xavier et Ireni ont décidé se marier. Où ? Quand ? Comment ? Cela dépend d'eux, bien sûr, mais il leur faut compter avec les attentes, parfois contradictoires, de la parentèle... En tant qu'exilé volontaire, j'ai l'impression d'avoir une longueur de retard sur l'évènement. Qui se soucie au reste de nous ? Depuis notre dernier entretien téléphonique, Sophie s'est mise aux abonnés absents. Simple bouderie, ou prolongement d'une tenace animosité ? Faut pas rêver, mon ex n'a pas une envie folle de rencontrer mon actuelle compagne, et la réciproque est tout aussi vraie. Il n'est pas évident, je l'éprouve aujourd'hui, de gérer une famille dite « recomposée ». Nous en sommes au point de nous demander si quelqu'un viendra nous prendre à Marignane et qui. Les enfants sont débordés, je ne vais tout de même pas leur demander des trucs comme ça. Finalement, c'est Thierry, l'ami de toujours, qui fait le déplacement à l'aéroport. Plus sympa de sa part que de nous laisser venir en taxi. Ce court trajet nous permet en quelques minutes de faire le point sur la situation.

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Comme il fallait s'y attendre, l'organisation du mariage est un vrai casse-tête qui divise la famille. Sophie, (elle n'est pourtant pas précisément une grenouille de bénitier !), n'imagine pas de noces sans curé. Seulement voilà. Dans le cas d'un mariage mixte, il faut d'abord obtenir du pape une « dispense d'empêchement pour disparité confessionnelle ». Or, Ireni refuse d'abjurer sa foi (même ne l'ayant pas) pour embrasser la religion catholique.

Alkistis, orthodoxe pratiquante, aurait aimé faire une noce de village à Xanthos. Là non plus, faut pas rêver, tout le monde ne va pas se déplacer dans notre île. Je sais que ma compagne avait pris contact avec le pope de Chora pour célébrer l'union de nos enfants respectifs. Le vénérable ecclésiastique exige aussi qu'Alkistis et moi convolions d'abord en justes noces, car à ses yeux, nous vivons dans le péché. Manolis ne se décidant pas à divorcer, la situation me paraît sans issue.

On avait juste oublié de demander leur avis aux principaux intéressés. Xavier et Ireni, pour leur part, se passeraient bien de toute cérémonie. Ils trouveraient plus riche de sens d'échanger simplement leurs consentements, sans convoquer pour cela le ban et l'arrière-ban. Hélas pour eux, nous vivons dans un monde qui réclame de la frime et de l'ostentation. Ce que notre société déchristianisée a perdu de spiritualité, elle le regagne le spectacle.

Face à pareil dilemme, on s'en remet à moi, chef de famille présumé, pour prendre une décision. La seule chose que je n'ai jamais su faire !

Alors, en bon Marseillais, je tourne mon regard vers le ciel, où resplendissent la flèche et le dôme byzantin de notre-Dame de la Garde. Peu contrariante aujourd'hui, la Bonne Mère me conseille de faire pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Au fond, je lui donne raison, car il n'est aucun problème que l'absence de solution ne finisse à la longue par résoudre.

Alkistis elle aussi l'a compris, qui démêle en ce moment la chevelure rousse d'Ireni : « L'important, dit-elle avec un soupir résigné, c'est que ma fille soit heureuse »

Heureuse, Ireni l'est, déjà maman dans l'âme… après avoir entendu palpiter le petit coeur tout neuf qui bat en elle. Une fille, on le sait à présent, à naître au mois de mai.

La prénommera-t-elle Antigone ou bien Iphigénie ? Une seule chose est sûre : Ireni, qui n'agit qu'en fonction de sa conscience, éduquera selon le même principe l'enfant qu'elle porte et qui, forcément, lui ressemblera

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Au final, des amis compréhensifs nous ont proposé de nous héberger, ma compagne et moi, durant les quelques jours que nous passerons à l'Estaque. C'est une tradition forte ici, que de s'entraider entre voisins. C'est avec une joie sans partage que nous retrouvons nos amis Syriens, sûrs d'avance que Rachid et Zahra s'intégreront sans problème dans ce quartier peuplé de petites gens, simples et accueillants.

Dans le feuilleton de leurs pérégrinations, nous avons dû manquer un épisode. En bavardant avec Thierry, je me fais une vague idée de ce qui s'est passé. C'est grâce à la vigoureuse intervention de Samantha Jackson qu'il a été possible de débloquer la situation des deux réfugiés.

Thierry ne me cache pas que, pour mener cette affaire à bonne fin, Sophie, elle aussi, a fait preuve d'efficacité. Elle s'est rendue au Levant des Ormeaux en compagnie de Sam et d'Ireni, pour rencontrer Zahra. Que se sont-elle dit ? Personne ne sait au juste ce qu'ont manigancé ces femmes, devenues étonnamment complices, mais il est clair pour moi qu'à présent, ce sont elles qui mènent le jeu. Ce que Méditerranéenne veut, Dieu le veut.

Nos amis Syriens, pour leur part, ont bien des blessures à panser. Rachid et Zahra, pourtant si vulnérables, font preuve d'une grande fierté. Depuis leur entrée en France, ils ont subi les mille-et-une vexations qu'on réserve aux migrants dans les administrations, les commerces, les transports.... Tous deux cherchent activement du travail, je vois bien qu'ils ne supporteront pas longtemps de se sentir à la charge de Xavier et Ireni. Dans l'attente, ils participent de leur mieux aux menus travaux et dépenses du jeune ménage.

Alors survient un coup de théâtre… Imaginez la joie de ces déracinés lorsque « Battling Sam » leur confirme que l'enfant repéré par ses lanceurs d'alerte à Brighton est bien leur petit Nawaf et qu'ils peuvent espérer le retrouver sain et sauf. Nous-mêmes avons du mal à croire à ce miracle. Les premières photos de celui qu'on croyait perdu, viennent de parvenir par Skype. Le trafic de mineurs, mis en évidence et constamment dénoncé par l'avocate, se révèle au grand jour. Plus grave : on découvre que les Services sociaux anglais sont directement impliqués. Mais à quoi servirait de faire éclater ce scandale si les parents naturels ne récupéraient pas leur progéniture ? Ils devront faire preuve, on les a prévenus, de patience et de ténacité. L'exfiltration de Nawaf ne pourra s'envisager qu'au prix d'une longue et délicate procédure.

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Le dernier acte se joue à la terrasse du Gyptis, au Vallon des Auffes. Nous avons choisi ce lieu pour le banquet nuptial parce que c'est là que la famille se réunit dans les grandes circonstances. L'on découpe en ce moment la traditionnelle pièce montée, un savant empilement de petits choux caramélisés, nappés de crème Chantilly. Le foie a toutes chances d'en prendre un sérieux coup, mais tant pis, ce n'est pas tous les jours qu'on marie ses enfants. Le champagne aussi coule à flot ; les invités sont déjà gris, notamment le couple syrien qui, normalement, s'abstient de tout alcool. Allah le Miséricordieux leur pardonnera bien ce péché véniel.

C'est alors que, soulevant un nuage de poussière, surgit une 607 gris métallisé, manifestement un véhicule officiel. « Le préfet Radeville ! », s'exclame Sophie à mes côtés. Je la vois qui blêmit : « Tiens donc, on dirait qu'il s'invite au mariage... On ne l'avait pourtant pas sonné, celui-là ! »

Mon ex m'a touché mot, sans entrer dans les détails, de ses relations avec ce sulfureux personnage. Elle n'est pas trop sévère avec lui : « J'imagine qu'il a l'intention de nous saluer avant son départ. Après tout, ce n'est pas un mauvais homme et je lui sais gré de son intervention. »

Bizarre tout de même. Il me semble avoir lu dans la presse locale que Monsieur le préfet, virgule, adjoint… etc... vient d'être nommé dans un poste exotique… aux Îles Marquises, je crois. L'auteur de l'article, apparemment bien informé, parle d'une « mutation précipitée ». « Battling Sam », qui sait toujours tout sur tout, me dit tenir le fin mot de l'affaire, à savoir une sombre affaire de fringues hors de prix qu'un donateur anonyme aurait offert à ce grand commis de l'État, moyennant on ne sait quel bienfait.

«  During our interview, I noticed la coupe impeccable de son costume en tweed. On ne fait pas plus smart à la City. Je dis alors à ce gentleman : « Very fashionable, but price is prohibitive, isn't it ? ». Et lui m'a répondu : « Yeah ! My tailor is rich ! »

La voiture préfectorale ne fait qu'un bref arrêt devant le Gyptis. En fait, ce n'est pas Monsieur Radeville qui en descend, mais son chauffeur, qui nous remet un colis de sa part, un cadeau de mariage, accompagné d'une carte de visite à l'attention de Xavier et d'Ireni. « Trop gentil ! » commente Sophie. Elle lui pardonne ses écarts.

Les message, inspiré d'une chanson de Brel, est plutôt du genre énigmatique :

« Les femmes sont lascives au soleil redouté... Le temps s'immobilise… Gémir n'est pas de mise aux Marquises ».

Que signifie ce galimatias ?

Le paquet, volumineux, de forme oblongue, intrigue encore plus nos jeunes. Une fois les ficelles ôtées, l'emballage révèle son contenu : c'est une toile de chevalet. Battling Sam reconnaît la médiocre copie des « Noces de Gyptis et de Protis » qui, lors de son passage, ornait le bureau du Préfet. Sans doute, avant de partir aux antipodes, ce dernier a-t-il voulu se débarrasser de l'encombrant tableau, pourtant de circonstance. Dans un décor évoquant la plage du Prado (parasols et transats en moins), l'artiste a campé des navigateurs phocéens. Qui, sur sa toile, ont un faux air d'hommes de Cro-Magnon. Pourtant c'est à leur chef que la fille du roi, vêtue d'un peplos blanc, d'un geste théâtral, tend l'eau nuptiale. À cette époque, observe Ireni, la coutume voulait que la princesse élût son époux, non l'inverse. En a-t-il été différemment pour elle ?

Sophie, avec toute l'attention qu'elle porte par principe aux œuvres d'art, si médiocres fussent-elles, se met en devoir de replacer celle-ci dans son emballage d'origine. Elle gardé de son passé de conservatrice le savoir-faire et la capacité d'expertise. Je la vois qui déchiffre, en bas et à droite de la toile, la signature du copiste, un illustre inconnu, pour l'authentifier. Puis, elle retourne le châssis, essuie la poussière au verso. Derrière, il y a quatre lettres en partie effacées, mais cependant lisibles. Sans doute, Monsieur Radeville a-t-il voulu laisser sur le cadre un signe distinctif, pour éviter que le tableau, qui lui appartenait en propre, ne fût pris en inventaire dans le mobilier de la préfecture.

Je l'entends soudain qui pousse un petit cri, vite étouffé par le brouhaha dans la salle. Ces lettres ne sont pas des initiales, mais forment ce sigle abhorré : T Rex.

Cette minable croûte, à laquelle nul n'avait prêté jusqu'alors attention, a désigné le coupable

FIN.

 Illustration : Les Noces de Gyptis et de Protis, Joanny Rave (1874), 640 x 320, Marseille, Musée des Beaux-Arts.

 Piste d'écriture : « le paiement ». Un élément d'abord jugé secondaire, en l'occurrence le tableau, se révèle porteur d'informations essentielles.