« L'asphodèle blanche est une grande plante vivace caractéristique des stations fortement dégradées. D'avril à juin, elle s'épanouit en fleurs blanches à nervure centrale verdâtre. Ses feuilles vert glauque sont longues et aiguës. Ses tubercules charnus sont riches en éléments nutritifs. Mis à bouillir pour en éliminer l'âcreté, ils sont consommés en période de disette comme substitut du pain.

« L'asphodèle blanche est une grande plante vivace caractéristique des stations fortement dégradées. D'avril à juin, elle s'épanouit en fleurs blanches à nervure centrale verdâtre. Ses feuilles vert glauque sont longues et aiguës. Ses tubercules charnus sont riches en éléments nutritifs. Mis à bouillir pour en éliminer l'âcreté, ils sont consommés en période de disette comme substitut du pain.

Selon une croyance antique, l'asphodèle fleurit sur les landes arides où s'échouent des âmes en état d'errance. Le peu de nourriture qu'elle dispense convient à l'appétit modeste de ces Ombres. »

Selon Sylvie l'Hostis: « Balade autour du Pic Saint Loup ».

Ce 25 avril était jour de fête au village, une fête costumée, à laquelle toute la population de Barsacq sur l'Eyre était conviée à participer. L'usage s'était établi de restituer une fois l'an, juste après le dimanche de Quasimodo, l'ambiance de la Belle Époque. En ce chef-lieu de canton jadis prospère, l'activité forestière avait tendance à péricliter, avec le passage répété des incendies, la mort du gemmage et la fermeture de l'usine de térébenthine. Alors, on avait misé sur l'accueil et l'animation touristiques.

Allez savoir pourquoi Pierre Lucbernet, dernier rejeton d'une illustre lignée, avait choisi précisément ce jour-là pour signer l'acte de vente de sa maison familiale. Celui que tout le monde appelait encore au pays « le petit Pierrot », semblait de longue date avoir oublié ses racines. Il était accaparé par son travail au sein d'un cabinet d'avocats parisiens, et ne se rendait qu'occasionnellement dans les Landes. Depuis la mort de son père, la vieille maison, dépourvue de tout « confort moderne », demeurait désespérément vide. Elle était de l'avis général, impossible à louer, sauf à effectuer des travaux pharaoniques, qu'il n'était pas en mesure de financer ni de suivre. Enfin, Maria, la vieille servante, d'une touchante fidélité, qui depuis des années pourvoyait à son entretien, venait de donner son congé pour partir en maison de retraite. Alors, décidément, mieux valait se défaire de ce bien. Pierrot résolut de franchir le pas, un vrai déchirement pour lui, car il gardait pour la vieille demeure un attachement viscéral. Il contacta Miqueù Romegas, le notaire du village, un ami de toujours de la famille, lequel avait justement un acquéreur potentiel sous la main. En l'occurrence une agence immobilière de Bordeaux, laquelle se proposait de transformer les lieux pour y exercer son activité.

« Je comprends très bien que cela te fasse de la peine », avait dit le vieux notaire au téléphone, « mais tu sais bien qu'un jour ou l'autre il te fallait en venir là. D'ailleurs, pourquoi te déranger personnellement ? Cela ne ferait qu'aviver tes regrets. Ne te tracasse pas pour les formalités. Il suffit que tu donnes procuration à l'un des clercs de l'étude qui signera l'acte en ton nom. »

Pierrot ne l'entendait pas de cette oreille. Il souhaitait revoir une dernière fois, avant de la vendre, la demeure où il était né. Sous prétexte qu'il avait quelques objets personnels à récupérer, il dit qu'il ferait le déplacement pour la circonstance.

« Au moins, ne choisis pas le 25 avril » avait grommelé Miqueù Romegas. « Tout le village est mobilisé du fait des festivités, l'étude sera vide ce jour-là. Qui plus est, cette date n'arrange pas l'acheteur. Diou me daou (1), il y a bien un 24 et un 26 !  »

Son client et néanmoins ami s'obstinant à venir le 25, le notaire finit par céder à son étrange caprice :

« Soit » lui dit-il « mais, c'est bien parce que c'est toi. Passe à l'étude autour de quinze heures, j'y serai présent et m'occuperai de tout personnellement. Je t'enverrai le projet d'acte pour lecture préalable. Une fois que tu en auras pris connaissance, nous ne perdrons pas de temps en formalités. Inutile de déprimer. Tu trouveras Barsacq en liesse, et cela te changera les idées. »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.

Le 25 avril, la place de l'église était noire de monde. La foule se pressait autour d'un groupe de bergers juchés sur des échasses. « Pachin, pachan, au cant de l'alaude,

Pachin, pachan, chancayres que van » (2).

L'accès en avait été interdit au voitures. Les calèches d'antan, remises en état pour la circonstance, défilaient en boucle, cependant que l'orphéon de Barsacq alternait des valses de poche : « Tam-pa-pa, tam-pa-pa », et des farandoles à l'accent gascon : « Jan petit que danse, danse danse Jan petit ».

L'air bourdonnait de divers tempos. Cela vibrait, sautillait, tournoyait, puis les transes se muaient en glissando dans le balancement des hanches, au pas chaloupé du tango

Au lieu de se rendre directement à l'étude, Pierre prit la direction du café « A nouste » (3), point de ralliement traditionnel de la population de Barsacq. Il espérait rencontrer quelqu'un qui le connût encore et (pourquoi pas?) un(e) ancien(ne) copain (copine). Le décor du bistrot n'avait pratiquement pas changé depuis son enfance. Les consommateurs des deux sexes et de tous âges battaient le carrelage en costume 1900. Pour les hommes : redingote et gibus. Pour les dames : robe à tournure, col Médicis, corsage à manches gigot - sans doute aussi : culotte grand-mère, mais Pierrot n'eut pas l'opportunité de vérifier ce détail vestimentaire.

Assis à califourchon sur le dossier de sa chaise, alors qu'un phonographe épanchait en soixante dix huit tours des rengaines surannées, il se sentait des fourmillements dans les mollets. La compagnie ne manquait pas d'accortes « maynades » (4), toutes le tentaient, mais laquelle pouvait-il inviter à danser ? Il ne reconnaissait plus personne dans la (trop) nombreuse assistance, et d'ailleurs, il n'avait pas vraiment le coeur à s'amuser.

C'est alors qu'il remarqua, comme rivée à son coin de table, une jeune femme aux yeux pers. Pierrot lui donnait entre vingt et vingt cinq ans, pas davantage. Il la trouva d'une troublante beauté, bien qu'elle ne cherchât nullement à attirer l'attention (peut-être était-ce justement pour cela). Elle avait une opulente chevelure rousse, ramenée sur sa nuque au moyen d'une barrette. Son visage triste, aux traits presque enfantins, l'émut. La « drolesse » (4) lui rappelait quelqu'un, mais qui ? Sa tenue, sans doute exhumée d'une vielle malle ou de quelque armoire de famille - elle fleurait bon la naphtaline -, n'avait pas l'air d'un déguisement. Elle portait une robe à manches longues en coton gris-souris, se creusant au niveau de la taille, avec deux plis « religieuse » en guise de plastron. Le corsage à fronces était fermé jusqu'au col-chemisier par une rangée de petits boutons en corne.

Corsetée ou pas, il ne comprenait pas comment une fille aussi séduisante pouvait se retrouver seule un jour de fête, à faire tapisserie.

Pierre, intrigué, se rapprocha d'elle et se présenta comme un enfant du village.
« Je suis Pierre Lucbernet, qu'on surnommait jadis le petit Pierrot, fit-il. Mon nom vous dit-il quelque chose ? 

- Oui, bien sûr », répondit-elle. « Ici, qui ne connaît les Lucbernet ? Ils sont nombreux à Barsacq. Moi-même suis rattachée, enfin par alliance, à votre famille.

- Tiens donc ! Nous serions donc plus ou moins parents ! Quelle coïncidence, et surtout quel bonheur ! J'avais tout de même un peu l'intuition de cela, car bon sang ne saurait mentir !

- Je me prénomme Asphodèle et mon nom de jeune fille est Tressac. »

Elle se tut, évitant d'entrer dans d'oiseuses précisions généalogiques. Elle ne fit pas non plus état de son histoire personnelle, un peu tristounette et qui ne regardait pas son interlocuteur. Lui n'ignorait pas que les Tressac formaient, avec les Lucbernet, le clan le plus notoire et le plus ancien du village. À eux tous ils devaient bien représenter la moitié de la population. Quant au prénom d'Asphodèle, il était à dire vrai peu courant dans le pays.

« J'ai beau faire une effort de mémoire, je ne vous remets pas », avoua-t-il.

Elle eut un pâle sourire :

« Ne cherchez pas. Je suis à la fois trop jeune et trop vieille pour que vous vous souveniez de moi. Mais c'est sans importance. Entre parents, même éloignés, on peut quand même se tutoyer. »

Une fois encore, elle s'interrompit, laissant Pierre interloqué par cette phrase énigmatique.

Décidément, cette étrange femme le fascinait, en même temps qu'elle l'intriguait. Surmontant sa timidité, il l'invita à danser sur un rythme de blues, le seul qui convînt à son état d'âme du moment. De fait, il mourait d'envie de l'embrasser. Asphodèle accorda ce tour de danse, observant avec son cavalier une certaine retenue. À même enseigne, lorsqu'il voulut la serrer joue contre joue, elle le repoussa doucement, lui faisant sentir que son geste était inconvenant, voire en quelque sorte incestueux. Pierrot n'insista pas. Quand le morceau fut achevé, il remercia courtoisement sa partenaire et lui proposa de prendre l'air à l'extérieur :

« Si nous sortions de ce café ? J'aimerais tant revoir mon ancienne maison. Ce serait aussi l'occasion de mieux faire connaissance et de bavarder un peu….

- Pourquoi pas ? Je suis lasse autant que vous, enfin autant que toi de cette ambiance survoltée. »

Il lui tendit le bras, qu'en tout bien tout honneur, elle accepta. Côte à côte, ils se dirigèrent vers la demeure familiale de Pierrot, qui donnait sur la place publique.

« Un détail me revient », fit-il, « que sans doute tu connais : le terrain où nous nous trouvons appartenait à mon arrière-arrière grand-père, qui l'a vendu à la commune, pour édifier l'église actuelle au début du siècle dernier.

- Oui, bien sûr, je suis au courant de tout cela ! »

Pierrot comprit qu'il était temps d'avouer à sa compagne le motif de son passage à Barsacq. La mystérieuse Asphodèle réagit violemment à l'annonce de la vente de la maison :

« Tu n'as pas honte, Pierrot ? Comment peux-tu te défaire d'un bien si chargé de souvenirs et d'émotions. Manques-tu de pitié ou de piété familiale au point de rompre avec le passé ? »

Pour marquer sa colère, elle défit la barrette de sa nuque et son opulente toison rousse s'épancha.

Lui ne sut que répondre, elle avait cent fois raison. Pierre ouvrit le portail, dont les vantaux grincèrent. Ensemble, ils traversèrent le jardinet qu'une haie de prunus isolait de la grand-place et pénétrèrent dans l'ancienne maison. Quand il écarta les persiennes pour faire entrer la lumière, un nuage de poussière accumulée s'envola. Des meubles démodés (mais étaient-ils pour autant sans valeur ?) avaient été vidés de leur contenu. On devinait sur les tapisseries, à des taches plus claires l'emplacement de tableaux enlevés. Seuls demeuraient, accrochés aux murs, les portraits d'ancêtres oubliés, de grands formats dont personne n'avait voulu parce que jugés impossibles à caser.

Asphodèle énuméra sans hésiter les personnes représentées :

« Lui, c'est Jean-Louis Lucbernet, ton bisaïeul, dont tu me parlais à l'instant. Puis (je cite dans l'ordre), ses quatre enfants : l'aîné, Maurice, ébéniste de son état. Un beau garçon, comme tu vois, lequel avait épousé une fille Fressac. Hélas, elle mourut toute jeune en couches, laissant un petit orphelin nommé Jean. Lui ne s'en est jamais remis... »

Pierrot crut discerner un sanglot dans la voix de son interlocutrice. Il leva les yeux sur elle et retrouva sur son visage l'expression douce et triste de la jeune femme de la photo, victime déjà résignée, et qui ne s'attendait pas à partir si vite. Asphodèle lui ressemblait d'une manière stupéfiante.

Elle surmonta son émotion, poursuivit : « Voici maintenant Laure, la sœur cadette de Maurice et Roger, ton grand-père, mort gazé durant la Grande Guerre. Enfin, Clément, le benjamin de la fratrie et qui n'a pas, non plus que Laure, eu d'enfant. Te voilà seul à présent pour relever le nom. » 

- Comme tu parles avec passion de nos ancêtres communs ! Comme si tu les avais personnellement connus et aimés...! 

- C'est vrai, je les aime. Ils ont vécu leur vie, agi selon leur conscience. On n'a pas le droit de les juger. Je porte en moi leur souvenir et voudrais qu'il ne s'efface pas au fil des générations futures. »

Pierre était bouleversé. La vérité se révélait à lui. Maintenant la mémoire lui revenait. Asphodèle Lucbernet, née Tressac, n'était pour lui jusqu'à présent qu'un nom gravé sur le caveau de famille, assorti de deux dates : 1890 – 1912. Roger, son beau-frère et bisaïeul de Pierre, allait la suivre au tombeau sept ans plus tard. « Praube pichote ! » (6), pensa-t-il. Il aurait voulu la consoler, la prendre dans ses bras, mais n'étreignit qu'un courant d'air. Elle, déjà, lui tournait le dos, se dirigeant vers le cimetière, au milieu d'une lande constellée d'asphodèles. Au détour du chemin, avant qu'il ne la perdît de vue, elle lui fit un léger signe d'adieu, puis ne reparut plus.

 Piste d'écriture : « logorallye », mots imposés sur le thème de la danse. Cf. Valentine Goby « Un paquebot dans les arbres », Acte sud, 2016.

 Notes (traduction des termes gascons) :

(1) Dieu me damne !

(2) « Clopin-clopant, au chant de l'alouette, clopin-clopant, les échassiers vont » (chant populaire landais, au même titre que « Jan petit », danse commune au monde occitan).

(3) « Chez nous. »

(4) Jeunes filles, en gascon.

(5) Terme synonyme du précédent, en plus familier.

(6) Pauvre petite !