Des panneaux & des signes

 Carnet de route

« Tu me regardes mais ne me vois pas.

Tu m'entends, mais ne m'écoutes pas.

Respecte au moins mon silence.... »

(poème malgache)

Louis Duchemin, surnommé « Loulou Perd-tout » parce qu'il avait la spécialité d'égarer ses affaires, avait entrepris le rangement de ses archives, une obligation pour lui fastidieuse, et qu'il ne cessait de différer. Explorant un classeur non étiqueté, tout couvert de poussière, il tomba par hasard sur un carnet de route, vieux d'un demi-siècle et qu'il croyait définitivement perdu. C'était la relation d'une extravagante équipée aux confins du Plateau malgache à l'époque où il était coopérant. L'aventure avait failli, mais seulement failli, tourner à la catastrophe. S'il en avait été différemment, le précieux document – comme son propriétaire – ne seraient plus là pour en témoigner.

Bon prétexte en vérité pour interrompre l'opération de classement ! Loulou se replongea, non sans émotion, dans ces feuillets jaunis, couverts d'une écriture appliquée, encore bien lisible. À cinquante ans d'intervalle, il retrouvait un autre lui-même, autrement fougueux, épris aventure, au point qu'on le qualifiait de « tête brûlée ». Il eut quelque peine à suivre le fil de son propre récit, rédigé dans un style précipité. C'était une suite de bouts de phrase inachevés, suivis de syncopes. Il avait abouté des sujets sans verbe, des verbes sans complément, des compléments sans objet. Sans doute y voyait-il des points de repères pour plus tard… mais il n'y avait jamais eu de « plus tard », car le carnet s'était perdu. Le tout faisait l'effet d'instantanés en rafale, ou photos prises sur le vif. Il s'agissait de lieux non cités dans l'atlas, de chemins de traverse, de paysages qu'il avait connus et de gens qui, depuis belle lurette, n'étaient plus.

Mais reprenons l'histoire à son début. Tout avait commencé par un beau jour d'octobre, qui marquait le début de l'été dans l'hémisphère austral. La chaleur avait progressivement monté jusqu'à devenir étouffante, les pluies se faisaient de plus en plus fréquentes et intenses ; c'était comme une mini-mousson entrecoupée d'éclatantes et lumineuses éclaircies. À la suite d'une soirée bien arrosée, Loulou avait fait le pari de rejoindre avec sa vieille « deuche » une modeste bourgade au fin-fond de la brousse, un bout du monde en quelque sorte où tout commence et tout finit, « village dans les nuages », juste au point sur la carte. Personne à sa connaissance n'était allé là-bas, ni n'avait envie de s'y rendre. Fort l'Étoile était une enclave cultivée au milieu de la forêt native, un improbable entresol suspendu dans le vide entre falaise et plateau, lieu d'affrontement entre indigènes et colons avant l'indépendance. Son nom de « Fort-l'Étoile » était tiré de l'antique redoute censée le défendre. bastion avancé de la civilisation. Ce « bastion avancé de la civilisation » avait été fondé par des planteurs de café. Le chemin pour s'y rendre apparaissait en pointillés, une une inquiétante indication pour qui connaissait l'état du réseau routier. Était-il vraiment praticable ????? Suite de points d'interrogation. Les autochtones consultés n'avaient pu donner que des renseignements évasifs à ce sujet. Louis avait fait fi de leurs conseils de prudence. Une chose était sûre : il s'aventurait dans un univers où toute signalétique était absente. Dès que l'on s'écartait un peu des axes principaux, la chaussée « revêtue » ou réputée telle cédait la place à quelque piste en latérite, d'un rouge vineux, que le climat avait transformée en « tôle ondulée ». Au fur et à mesure que l'on s'enfonçait en brousse, l'itinéraire à suivre devenait de moins en moins visible. Il finissait par se fondre dans le paysage. Après les rizières en terrasse, ondulaient sans fin les collines. Dans le moutonnement des « tanety », sous le regard impassible d'un pasteur, paissaient les troupeaux de zébus. Comme elles étaient encore loin, ces plantations de rêve à l'odeur entêtante et comme était pénible le chemin pour atteindre le « champ de neige » espéré, tapis de caféiers en fleurs, aux pétales nacrés ! Loulou devrait s'engager dans la jungle et traverser l'antichambre de l'enfer en quelque sorte : un fouillis végétal grouillant de vermine, une continuité visqueuse gluante et qui colle à la peau.

Carnet de routeb

À ce point, le récit s'interrompait, tout comme fit la route alors. Le plateau, qui paraissait sans fin, plongea brusquement vers la côte orientale. On discernait au loin, très loin, comme en rêve, inaccessible, l'arc scintillant du littoral. Deux petites notations : « la fin du monde » et « disparition » résumaient la sensation d'effroi qu'éprouva l'auteur du carnet quand, croyant approcher du terme du voyage, il eut conscience de s'être retrouvé dans un cul-de-sac.

Il allait bientôt faire nuit. Sous les Tropiques, le crépuscule est de courte durée. À peine le soleil couché, l'obscurité tomberait sur lui comme un rideau de scène violacé. Tapis d'étoiles ou trou noir ? Il avait un trou de mémoire.

C'est alors que le naufragé trouva sur son chemin le panneau salvateur. Une rencontre qui le marqua tellement qu'elle influença par la suite sa vocation. Que venait faire cet unique panneau, porteur d'un énigmatique avertissement : « trous en formation » ? Des trous ? Mais il y n'y avait que ça sur la route depuis le début du trajet ! Que signifiait d'ailleurs ce terme  ? Étymologiquement parlant, le mot « trou » vient du bas-latin « traugum », d'où dérive également « trognon ». C'est ce qui reste d'une pomme où d'un chou, lorsqu'on en a consommé la substantifique moelle. Le dictionnaire des synonymes lui donnait divers équivalents : « alvéole », « cavité », « creux », « dépression », sans parler du vide abyssal que représente bêtise humaine. Pour s'en tenir au domaine routier, « trou » renvoie à « fondrière », « effondrement », « ornière », en tout cas de rien de bon qu'on puisse attendre sur son chemin.

Loulou s'interrogea sur le pourquoi des « trous en formation ». Ils constituaient sans doute une variété particulière, en l'occurrence la plus dangereuse, de ces accidents de terrain.

Fallait-il entendre par là que ces trous, encore non établis, se formeraient sur le passage du véhicule ? Ou qu'un chauffeur inexpérimenté devait en faire l'apprentissage ?

Poussant le raisonnement plus loin, on pouvait faire une distinction entre le « vide » du « néant » et du « rien ». Le vide se définit par son contraire, à savoir le plein. Mais alors, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Le néant s'oppose à l'être et le rien ne peut se caractériser, puisque justement, il n'est pas. Prenons l'exemple concret du fromage de Gruyère, apprécié des enfants pour ses trous. Ce fromage respecte un équilibre voulu par la nature entre vide et matière. Inversement, un Gruyère qui ne comporterait que des trous serait la parfaite illustration du « rien ».

Louis Duchemin ne pouvait savoir qu'il ferait plus tard un doctorat de Sémiologie appliquée à la Signalétique et qu'il venait de consigner sur son carnet de route les prémisses de son futur grand oeuvre : « Du sens caché des panneaux routiers ». Il avait un problème immédiat. Sa vieille « deuche », ayant déjà procuré quelques soucis à son propriétaire, venait de rendre l'âme. Il dut poursuivre sa route à pied, guidé par un indigène complaisant. Tous les chemins menant à Rome et même à Fort l'Étoile, il flotta quelque temps entre vide et matière, et se perdit aux confins du réel et de l'imaginaire, en respirant le grisant parfum des fleurs de caféier.

Illustrations : tirées de « Océan Indien », éd. Chêne, Agence Gamma Rapho, janv. 2011.

 Piste d'écriture : locutions au pied de la lettre : « Trous en formation ».