Piste d’écriture : imaginer une situation de conflit qui permet de révéler les personnages et se termine par la résolution du conflit. Cette piste a été l'occasion de donner une suite à une nouvelle publiée le 11 mars 2017. http://www.atelierdecrits.com/archives/2017/03/11/35034840.htm 

Bon sang ne saurait mentir ! (suite)

bague

Cela fait une semaine que Paul essaie de cerner l’étrange sensation qui l’étreint, sans y parvenir. Mais ce matin, au réveil, la situation lui apparaît soudain clairement : il ne peut plus laisser ses parents lui empoisonner l’existence, et faire le dos rond en attendant que ça passe n’est plus une solution acceptable. Oui, il a maintenant 25 ans, un métier correct, et il veut se marier avec Laura. Oui il a 25 ans, a hérité d’une grande partie de la fortune familiale lorsque sa grand-mère est décédée, et il ne veut pas avoir à se justifier pour cela. Alors il ira bien dimanche au déjeuner, ou plutôt à la « convocation familiale » à laquelle il a été convié, mais en compagnie de Laura. Et avec la ferme intention d’enfin prendre toute sa place dans cette famille quelque peu singulière.

Le jour dit, il arrive avec une demi-heure de retard et main dans la main avec Laura, bien conscient que ces deux faits, déjà pris séparément, mais à plus forte raison conjugués, sont de nature à altérer l’humeur de ses parents. De ses parents mais également de ses tantes et oncles, puisque tout le clan l’attend de pied ferme.

Ils ne se sont pas revus depuis six mois, depuis le rendez-vous chez le notaire après l’enterrement de Mamily, au cours duquel les bijoux de cette dernière, valant une fortune, ont été remis selon sa volonté en mains propres à Paul. Le reste de la famille n’a toujours pas digéré cet affront, et lorsque Paul a réclamé dernièrement à sa mère la vaisselle qui lui avait été donnée par cette même Mamily quelques années plus tôt, un parfum de scandale est à nouveau venu chatouiller les narines de tous les membres de la génération « dépossédée ».

- Quoi, ont-ils pensé, ce gamin a hérité de la magnifique vaisselle provenant du temps de la splendeur de nos ancêtres, et qui plus est de leurs bijoux, non moins somptueux, sous prétexte que Mamily l’a élevé pendant les premières années de sa vie ? Que ne faut-il pas entendre !

Ainsi, l’accueil fait à Paul et Laura en ce dimanche est plutôt réservé.

- Ah, te voilà enfin, commence sa mère en les rejoignant dans l’entrée et ne regardant que lui. Tu sais que chez les De Visy, l’heure c’est l’heure. Le gigot va être trop cuit.

- Bonjour Maman ! Je ne te présente pas Laura, je suppose que tu te souviens d’elle…

- … Oui oui... Bon, il va falloir rajouter un couvert… Venez dans la salle à manger, tout le monde est arrivé.

        Sur la grande table, la belle vaisselle, c’est-à-dire celle de Paul, trône comme une provocation. Et sont déjà assis tout autour, sa tante Amélie, jumelle de sa mère et copie conforme en ce qui concerne le manque d’amabilité, et son oncle Daniel, leur cadet, visiblement mal à l’aise. Ceux-ci sont accompagnés de leur conjoint, tous deux certes pas aussi impliqués qu’eux dans le drame familial qui se joue, mais qui n’osent au premier abord pas manifester trop d’attention au jeune couple qui entre. Comme Paul a l’habitude des tribunaux et qu’il est cette fois-ci remonté à bloc, la froideur ambiante glisse sur lui. La pauvre Laura, pour sa part, est dans ses petits souliers, mais bien décidée à faire son possible pour soutenir son futur mari dans cette épreuve. Personne ne se décide à rompre le silence hostile. Angélique, l’épouse de Daniel, à peine plus âgée que Paul et Laura, finit par se lever et prendre Laura dans ses bras.

- Laura, ça fait vraiment longtemps qu’on ne s’est pas vues, comment vas-tu ? Et toi, Paul ?

- Nous allons bien, Angie, merci. Nous commençons à nous plonger dans les préparatifs de notre mariage.

- Oh, vous vous mariez, je ne savais pas, félicitations ! s’exclame Angélique, enthousiaste, avant de remarquer la mine déconfite de ses belles-sœurs.

- Paul, tu sais ce que j’en pense, commente sa mère.

- Oui Maman, je le sais parfaitement, c’est pour cela que je ne demande l’avis de personne et que l’on se charge tous les deux de l’organisation, avec la famille de Laura. Si toutefois tu changes d’avis, et n’envisages pas de faire un esclandre, tu seras la bienvenue avec Papa le 12 septembre.

- Paul, mon fils, assieds-toi donc. Et vous aussi, Laura, venez à côté de moi, intervient le père de Paul, qui a toujours bien apprécié celle qu’il considère depuis longtemps comme sa belle-fille, quoi qu’en pense sa femme. Ses origines modestes ne le dérangent pas, lui dont le grand-père était simple maréchal-ferrant.

- Bon, c’est bien joli tout ça, déclare Amélie, mais nous sommes ici pour discuter d’une affaire de famille. Laura peut donc rester puisqu’elle en fera bientôt partie. En plus je vois qu’elle porte déjà le pendentif favori de ta grand-mère, vous n’avez pas perdu de temps !

- Pas perdu de temps, que veux-tu dire ? interroge Paul.

- Ces bijoux doivent rester dans la famille, et qui mieux que ta mère ou moi peut honorer le sang de nos ancêtres en les portant ?

Laura reste médusée en entendant cela. Paul passe sans transition de l’écarlate au blême, heureusement qu’il n’avait rien dans la bouche car sinon il se serait étranglé.

- Je rêve ! Vous avez toutes les deux été fâchées avec Mamily pendant presque vingt ans, jusqu’à sa mort, vous ne vous êtes jamais occupées d’elle, n’avez jamais été la voir dans sa résidence pour séniors, où elle est morte entourée d’étrangers, et vous réclamez ses bijoux, là, sans vergogne ? Je crois sincèrement que Laura, qui sera la mère de mes enfants et qui s’est occupée de Mamily jusqu’au bout, en est plus digne que vous !

Un bruit se fait entendre dans la cuisine. La mère de Paul a lâché le plat du gigot, qui s’est écrasé par terre avec son contenu. Jamais Paul ne s’est rebellé de la sorte…

- Mais c’est pas vrai ! Sophie, Alain, vous ne pouvez pas laisser votre fils nous parler comme ça ! éructe Amélie. Quel affreux égoïste ! Ah, Mamily peut être fière de son éducation !

- Les bijoux sont à moi, j’en fais ce que je veux ! reprend Paul. Et je vais même attendre que l’on ait fini de manger, enfin si quelqu’un a faim car en ce qui me concerne vous me coupez l’appétit, pour emporter les assiettes, qui, comme vous le savez tous, me reviennent également !

Les nerfs de Laura lâchent à ce moment-là, elle sort en sanglotant. Aussitôt suivie d’Angélique, qui ne supporte pas mieux la tension dans la salle à manger. Le père de Paul, desserrant sa cravate, tente une conciliation :

- Amélie, voyons, un peu de tenue ! Paul, mon fils, ne t’énerve pas comme ça ! Tu as raison, les bijoux et la vaisselle te reviennent selon le souhait de ta grand-mère, et c’est vrai que ta mère et ta tante ne se sont pas beaucoup occupées d’elle. Mais il y a des choses que tu dois savoir, dont elles ne t’ont jamais parlé…

- Tais-toi Alain, on a décidé une fois pour toutes de ne rien lui dire ! l’interrompt sa femme.

- Je sais, mais cela n’a jamais été une bonne idée, ça fait des années que je vous répète que ces non-dits et ruminations bouffent la vie de tout le monde. Et ce serait bien que le petit soit enfin au courant…

Paul, dont le taux d’adrénaline revient lentement à la normale, se rassoit. Il est à son tour surpris par la réaction peu habituelle de son père. Il se sent enfin soutenu et la curiosité commence à poindre. Il lui a toujours semblé ne pas tout connaître sur l’histoire de sa famille. Quelles sont ces choses qu’il doit encore découvrir ?

 

Plus tard, dans la soirée et les jours à venir, Paul et Laura se remémoreront en riant le fameux secret de famille, qui pour eux n’en était plus un depuis quelques temps. Eh oui, Mamily avait eu une aventure notoire avec un homme marié, chose aux yeux de ses filles inconcevable pour leur rang social. Amélie, qui les avait en outre surpris dans une situation compromettante, avait mis très longtemps à s’en remettre. Les deux sœurs ont ainsi gardé rancune à leur mère pendant toutes ces années, jusqu’à sa mort. Et encore, pensent les jeunes gens, personne parmi les De Visy ne savait que cet homme, ce suppôt de Satan, n’était autre que le grand-père de Laura…

 

Sylvie Albert, mars 2017