Pour un pépin de grenade….


 Fleurgrenade2

« Mes graines ressemblent à ses dents, mon fruit à son sein »
Papyrus égyptien

  C'est la fin du printemps. Sur le vieux mur, les grenadiers ont refleuri. Ma vie désormais s'écoule au rythme des saisons. Ces fleurs d'une belle couleur vermeille, une fois le cycle accompli, reviennent me hanter, me rappelant ce jour où Coralie, à deux pas de moi, fut enlevée. Impuissant témoin de ce rapt, je n'ai pu la secourir.  Comment ce funeste évènement s'est-il produit ?  Même aujourd'hui, j'ai du mal à le comprendre, à démêler dans ce triste écheveau : le vrai du faux, le réel de l'imaginaire. Pour me reconstruire, il m'a fallu d'abord recomposer mes souvenirs.
Du coup, je vis dans le mythe. Hydre aux mille tentacules, le mythe envahit tout, s'impose de lui-même, en même temps qu'il éloigne du désespoir.
   Essayons d'y voir clair, et penons l'histoire  à son commencement. Je m'appelle Cynthia. Corinne et moi nous connaissons depuis l'âge le plus tendre, au point que, toutes deux, nous passions pour inséparables. De l'école au lycée, nous avons accompli le même parcours. Nous sous sommes retrouvées ensuite sur les bancs de l'Université. Nous partagions la même chambre au campus et fréquentions (parfois nous disputions) les mêmes copains. Tout semblait aller pour le mieux, jusqu'à cet horrible jour où tout a basculé. Je me souviens : l'été semblait avoir un mois d'avance sur le calendrier. Dès le matin, la température avait fortement monté. Nous étions vautrées, mon amie et moi, sur la pelouse du campus, en tenue légère, ayant innocemment dégrafé nos chemisiers.
  Nous formions avec insouciance des bouquets d'aphyllantes et d'asters, de narcisses et de jonquilles, dont les parterres étaient constellés.
 Ce fut alors que le vrombissement d'un  moteur troubla la quiétude de ces lieux. Je m'aperçus qu'une Ferrari décapotable avait fait irruption sur le parking. J'entendis le grincement des freins. Le conducteur immobilisa son bolide en faisant crisser ses pneus sur l'asphalte. « Qui peut être ce fondu des voitures de sport ? », me demandai-je. Il avait l'âge d'Alain Prost, mais ce n'était pas lui.  Je lui trouvais un look d'enfer avec sourcils broussailleux et sa veste forestière, un vêtement trop chaud pour la saison. Ce personnage donnait plutôt l'impression d'un dragueur de Sous-préfecture. Il avait de beaux restes, certes,  mais on ne peut être et avoir été.
 Coralie, elle, lui manifestait un intérêt narquois. L'imp(r)udente ! Je n'imaginai pas cependant qu'elle pût, d'une quelconque manière, répondre à ses avances.
  Pour ma part, je choisis de fuir l'importun. Je m'écartai discrètement de ma copine, après tout libre de faire ce qu'elle voulait. J'allai contempler non loin de là, des fleurs de grenadier fraîchement écloses sur la haie et j'en respirai le doux parfum. L'homme s'avança vers mon amie, une main sur le coeur, lui proposant de faire un tour en voiture avec lui. Son sourire avenant masquait la grimace d'un vieux singe. Flairant le piège, elle déclina poliment cette invitation.
 C'est alors qu'il révéla son vrai visage. Il n'eut qu'à faire un signe, et son copilote, ou plutôt son garde du corps, descendit du véhicule à son tour. À eux deux, ils n'eurent aucun mal à maîtriser l'innocente Coralie et la bâillonner. Puis, sans ménagements, ils l'embarquèrent dans la Ferrari, qui démarra en trombe. Cela n'avait duré que le temps d'un éclair, j'en restai comme abasourdie, au point de me demander si je n'avais pas rêvé cette scène. Une chose était sûre : Coralie avait bel et bien disparu. Je tentai vainement de relever l'immatriculation du véhicule, il me fut impossible d'en mémoriser les chiffres. Alors, que faire ? Appeler au secours ? Cela n'eût servi à rien, les ravisseurs étaient déjà loin. De plus, le campus était pratiquement désert à l'heure des faits, je me retrouvais seul témoin du drame.
  Remontant à la chambre que nous occupions avec Coralie, je trouvai sans peine, en fouillant dans ses affaires, le numéro de téléphone de ses parents. Je pus les joindre aussitôt. Une heure plus tard, nous nous retrouvâmes ensemble au Commissariat pour signaler le rapt. La plainte fut juste enregistrée. Il n'était pas question de lancer une procédure d'alerte-enlèvement, l'intéressée étant majeure. Au surplus, mon témoignage ne parut pas crédible aux policiers. On observa que l'attitude de mon amie, au moins telle que je l'avais décrite, était au départ ambigüe, et laissait supposer une forme de consentement. Je réfutait vigoureusement cette interprétation, regrettant après coup d'avoir fourni trop de détails aux enquêteurs. L'un d'eux crut pouvoir établir, d'après mes déclarations, un portrait-robot du ravisseur présumé. Le plus étrange est qu'il correspondait trait pour trait, à celui d'un puissant personnage, au-dessus de tout soupçon. S'il s'agissait bien de Monsieur Hell, ministre des Enfers, assurément, c'est l'enfer qu'il portait en lui. L'enquête piétina. Le printemps s'acheva tristement. Puis ce fut l'été. La belle saison s'écoula sans que j'eusse de nouvelles de Coralie. Au début de l'automne, vint le temps de la rentrée universitaire. De retour sur la campus, mais hélas seule, j'observai mélancoliquement que les grenades de la haie étaient mûres. Certaines déjà venaient déjà d'éclater, libérant leurs pépins.

Grenade

  Un homme en tenue de jardinier, muni de cisailles, s'était mis en devoir de tailler la haie. Il s'approcha de moi, me glissa dans l'oreille qu'il avait vu récemment Coralie et qu'elle était vivante, en bonne santé. Je m'enquis du sort qui lui était réservé. Lui ne pouvait m'en dire plus, étant tenu par son maître à la discrétion.
« Où est-elle, à présent ? » lui demandai-je
- Elle vit de l'autre côté du fleuve, dans le château de Hell.
- Et c'est comment, l'autre rive ?
- Elle ressemble en tous points à celle-ci, sauf qu'il y fait toujours mauvais temps. »
 Pour s'y rendre, à défaut de pont sur le fleuve, il fallait prendre le bac. Je n'avais jamais tenté de l'emprunter, le temps de passage étant dissuasif, et rebutants le froid et le brouillard permanent qui sévissaient sur l'autre bord. Franchement, on ne se bousculait pas pour aller là-bas. Je me dis cependant prête à tenter l'aventure pour retrouver Coralie.
  « Réfléchissez bien avant de prendre un tel risque, fit l'homme. Un redoutable chien monte la garde. Le manoir est ceint de murs épais. Qui s'aventure là n'est pas sûr d'en ressortir. »
  Je le pressai de questions. La description qu'il m'en fit était plutôt tristounette. J'imaginais que le moral de la recluse était mauvais. Comment se faisait-il que depuis des mois, elle ne m'eût pas donné signe de vie, par un appel téléphonique ou même un simple S.M.S., alors qu'elle avait toujours son portable sur elle ?
  « Sachez, fit le jardinier, ou celui qui se prétendait tel, que sur l'autre bord, le réseau ne passe pas. D'ailleurs, Hell a dû confisquer l'appareil ».
  Il ajouta que Coralie s'était d'abord révoltée, qu'elle avait fait longtemps la grève de la faim. Puis à la longue, elle avait fini par céder aux avances de son ravisseur. Comment cela se pouvait-il ? Je n'imaginais pas un tel dénouement, connaissant le tempérament de mon amie, une vraie tête de mule, et sa détermination lorsqu'il s'agissait pour elle de se tirer d'un mauvais pas,
   « Mais d'abord, qui êtes vous ? »
 Mon interlocuteur me dit s'appeler Hermès, comme le parfumeur-couturier. Il me montra du doigt une grenade mûre. On nomme aussi « pomme d'amour », m'expliqua-t-il, ce fruit, symbole de fécondité, qui pousse à profusion au Jardin d'Eden. Les Anciens en faisaient l'attribut d'Aphrodite. Et voilà : Coralie, qui n'avait rien mangé depuis son enlèvement, s'était laissé tenter par une grenade entrouverte. Elle n'avait mangé qu'un seul pépin, le pseudo-jardinier pouvait en témoigner, mais c'était aux yeux du sinistre Hell un signe de soumission.
  Faute de mieux, je griffonnai quelque mots sur une feuille volante à l'intention de mon amie indignement séquestrée. Je lui disais de ne pas se résigner, de garder espoir, l'assurant que je ferais tout pour la délivrer. Je glissai le papier dans une enveloppe et m'en remis aux bons soins de celui que désormais j'identifiais comme le messager des dieux. Ce pli, par son entremise, arriverait à bon port. Oui, mon appel aurait un écho, la vérité se ferait jour.
   Depuis, cette histoire a connu son épilogue. Je reçus peu après une réponse de mon amie. Elle me dit avoir pu négocier avec son ravisseur un compromis. Cela consistait en quelque sorte à « couper la grenade en deux ». Ressassant ce terme énigmatique, j'errai, mélancolique, au fil du  fleuve, un œil rivé sur la rive opposée. En me fondant sur les propos d'Hermès, je finis par comprendre les termes de l'accord passé. Coralie s'est résignée à demeurer six mois de l'année aux côtés de celui qu'il faut désormais appeler son époux. Ses seules distractions consistent à prendre ses rendez-vous, cultiver son jardin, élever des chevaux. Dans l'infernal séjour, elle vit en quelque sorte en léthargie, et son mortel ennui dure autant que la mauvaise saison. En contrepartie, elle est autorisée à repasser le fleuve aux premiers beaux jours, et retrouve son ancienne existence. Ensemble nous vivons le réveil de la Nature, et cueillons à nouveau narcisses et jonquilles. Corinne a retrouvé sa soif de liberté, fuyant l'onde amère au pâle reflet de l'au-delà.

Piste d'écriture : Texte inspiré de Jeanne Benameur, L'enfant qui, Actes Sud, 2016, dernière page.

Illustrations : Grenadier en fleurs, photo de l'auteur + gravure tirée de « l'Herbier érotique », p. 112,  Bernard Bertrand, éd. Plumes de carotte, 2005.