Populus  & Priscilla.


Peuplier

« Le peuplier blanc (populus alba) pousse le long des cours d'eau. C'est une espèce qui drageonne très facilement…  Son feuillage vert sombre, blanc et duveteux dessous, s'agite à la moindre brise...Son tronc blanc est recouvert de lenticelles en losange… qui peuvent parfois se souder pour former de surprenantes bouches ».  Cédric  Pollet, « Écorces », éd. Eugène Ulmer, 1988.

« Apprenez qu'entre l'arbre et le doigt, il ne faut point mettre l'écorce. »
Molière, « Le médecin malgré lui », Acte I, sc. 2


   Quand ces deux-là se sont représentés devant moi, je les ai tout de suite reconnus. Ils ont eu le front de revenir ici, foulant impunément mes plate-bandes, sans manifester le moindre regret de leur crime passé, qui demeure impuni. Dix ans, cela passe vite pour un humain. Cela vaut prescription.
  Un  arbre est fait pour vivre un siècle ou davantage, à condition qu'on ne l'ait entre temps ni coupé ni mutilé. Les hommes n'éprouvent aucune reconnaissance envers mes frères feuillus et résineux. Il n'est que les forestiers de métier, plus une poignée d'écolos, pour les défendre. En échange de leurs bons et loyaux services, on inflige aux arbres de bien mauvais traitements. J'en veux pour exemple ces platanes, qu'on plantait en foule au siècle dernier au bord des routes et le long des canaux du midi. Quel décor prestigieux cela faisait ! Ces arbres étaient recherchés pour leur ombrage et formaient de superbes alignements. Hélas, les innombrables agressions qu'ils ont subies les ont rendus vulnérables au chancre coloré, vrai fléau, qui les a décimés. Mais ce n'est pas tout. Les platanes passent aujourd'hui pour des tueurs en série. Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage.    
  Afin d'élargir chaussées et bas-côtés, on les abat par rangées entières, sous le fallacieux prétexte qu'ils se jetteraient sur les automobilistes sans défense. Ô sécurité, que de crimes commet-on en ton nom !
   Moi, je ne suis qu'un modeste peuplier, planté voici vingt ans sur les berges du Lez, réputées lieu de promenade et de loisirs. Le centre-ville et l'Université sont tout proches. La pelouse où je me trouve est un lieu de passage et de rencontre, elle est dégradée par un incessant piétinement. Pour revenir à mon cas personnel, je n'accepte pas d'être le souffre-douleur des passants. Certes, je ne suis pas seul dans mon cas, mais n'ai pas la constance de ma voisine et amie la passerelle des Arts. Sa rambarde est sur le point de crouler sous le poids des cadenas dont les amoureux l'ont chargée. À ce rythme, elle ne résistera pas longtemps. Observant de loin ces comportements déviants, j'ai de bonnes raisons de me faire du souci.
   Ces bipèdes malfaisants qu'on nomme les humains semblent s'apercevoir aujourd'hui (belle découverte !) que nous autres arbres, loin d'être des créatures inconscientes, sommes des êtres vivants, doués d'une sensibilité propre. En émettant de doux parfums, nous attirons les insectes pollinisateurs. Notre écorce est comme une peau, rude épiderme, armure, ou fine pellicule, offerte aux caresses du vent. La scarifier, c'est nous sacrifier. Sous terre, l'entrelacs de nos racines emmêlées constitue en quelque sorte un réseau social, internet avant l'heure. Avec nos multiples ocelles, nous observons ce qui se passe autour de nous et comprenons ainsi beaucoup de choses. Nous sommes capables de communiquer avec nos semblables et les prévenir d'un éventuel danger, par exemple un vol d'oiseaux prédateurs. Mais nous ne pouvons nous défendre des humains.


Peupliers

  Sous mon feuillage, des couples vont, viennent, se forment, se défont. On se cherche, on se trouve, on se bécote, on s'affronte. Il ne faut surtout pas, dit-on, mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Loin de moi de blâmer ceux qui viennent s'ébattre à la belle saison. N'ayant point l'esprit retors, je garde le silence sur ce que je vois. Il y aurait pourtant matière à écrire un livre entier. Juste une réflexion: pourquoi les humains ne pratiquent-il pas la reproduction végétative à l'instar des peupliers ? S'ils se multipliaient par bouturage, tant d'émotions, de vains conflits, leur seraient épargnés ! Eux se retrouvent à l'horizontale, quand nous, les arbres, observons décence et verticalité.
   À présent, que je vous dise pourquoi j'en veux particulièrement à ces deux-là. Populus (pourquoi portait-il mon nom latin ?) était un joyeux luron, tout en muscle, adepte des sports de glisse. Il avait même obtenu cette année-là, rider de prestige, une médaille au F.I.S.E. Quant à sa compagne, Priscilla, je la trouvais bien jolie avec ses yeux pervenche et son teint de rouquine, une peau claire et qui craignait le soleil. Elle venait souvent se réfugier sous mon ombre, et lui la rejoignait. Après les jeux innocents, vinrent maints jeux de mains (devenant jeux de vilains). Ce qui devait de produire advint. Populus, cédant à je ne sais quelle pulsion, s'arma d'un couteau de poche. Il entailla profondément ma faible écorce, y grava un coeur stylisé, sorte de mandorle encadrantt leurs initiales enlacées : un double P.
  C'est peu dire que je souffris le martyre. Dix ans après cette mutilation, j'en éprouve encore le tourment, bien que mes plaies aient cessé de saigner, qu'un bourrelet cicatriciel se soit formé.
   Aujourd'hui donc, mes bourreaux d'hier sont revenus. Retrouvant, à dix ans d'intervalle, le théâtre de leurs amours, ils ont cru pouvoir revivre impunément leurs premiers émois. Foutaises que tout cela ! Les lieux ne sont porteurs en eux-mêmes d'aucun souvenir. Par essence instables, ils changent au fil des saisons, vivent par et pour eux-mêmes. Rien ne sert de laisser sur un arbre des marques, vrais stigmates. Si cet infortuné garde la mémoire de quelque chose, ce n'est pas des sentiments qu'on lui prête, mais des outrages qu'il a subis. Nuance ! J'avais résolu de manifester ma rancune en émettant des pollens allergisants, mais à quoi bon ? Populus et Priscilla, finalement, m'inspirent la pitié. Certes, ils sont toujours ensemble, mais entre eux, la passion n'est plus de mise. Il est loin, leur gai babillage ! Oubliés, leurs petits bécots ! Leur dialogue est devenu prosaïque. Le peu que j'apprends d'eux n'a de réjouissant. Bien qu'ayant obtenu leurs diplômes, le couple n'arrive pas à joindre les deux bouts. Populus est au chômage et Priscilla n'a trouvé qu'un emploi précaire, mal rémunéré. Dans l'incapacité de payer leur loyer, ils vont devoir quitter le logement qu'ils occupent, sans doute aussi changer de région, chercher du travail sous d'autres cieux. Dans ces conditions, pas question pour eux d'avoir de projets familiaux. Décidément, me dis-je, s'il est dur d'être un arbre, le destin d'un être humain peut s'avérer plus cruel encore. Alors, je compatis, m'efforce d'oublier les blessures que ces deux-là m'ont causées et leur dispense mon ombrage, une preuve de plus que les platanes aussi savent pardonner.

Piste d'écriture : Quelle intensité donner à ce moment où l'on tente de laisser la trace d'une présence, d'un sentiment ?