Piste d'écriture: quelques lignes de Jeanne Benameur, L’enfant qui, Actes sud, 2016

Ce que j’imagine est aussi vrai que la réalité. Et c’est ma vie. C’est le risque de la liberté grande. Je peux le prendre parce que la langue me tient.

J’imagine.

Pour chacun de nous.

Pour que se reconnaissent en chacun de nous les paroles oubliées et secrètes.

Pour que se retrouve comme dans un songe la langue tue, la langue d’avant toutes les langues, celle qui n’a ni nom ni pays et qui appartient à tous.

 

J’imagine… à l’intérieur, l’alchimie intime, il suffit d’une image, d’une odeur, d’un cri, ou d’une voix qui surprend, d’une parole inattendue… J’imagine dans mon lit, dans la cuisine, sur la terrasse, dans la rue, dans le tram, les images viennent, s’imposent, se bousculent, en désordre, demain j’y mettrai de l’ordre, mais tout de suite écrire… J’imagine loin dans le temps, ou la minute à venir, des personnages surgissent, vraisemblables ? Ils sont là, s’imposent, j’aime mélanger leurs vies, leurs émotions, parfois ils m’échappent…J’aimerais imaginer plus fort, plus fou, mais un frein m’arrête, j’aurais tant voulu déborder !  Je ne sais si l’imaginaire éloigne de la folie, elle la côtoie chez les plus grands, certains s’y noient… pourtant leurs textes sont des phares.

« C’est en visitant Tolède, en se glissant dans un groupe de touristes au cours d’une après-midi de forte chaleur, que Mina remarqua pour la première fois que sa main saignait... Elle sortit un mouchoir de son sac, enveloppa ses doigts, et mit la main dans sa poche de jean en se disant : ‘Dès que je peux m’arrêter à l’écart, je regarderai, j’ai dû me blesser sans m’en rendre compte’. Puis elle entra derrière le guide dans la cathédrale.

Imposante, la nef bruissait de murmures, prières et chuchotements ; Mina choisit une chaise dont la paille craquait, s’assit, déploya son mouchoir, le sang séchait entre ses doigts, elle enroula le tissu, le noua au poignet et cacha à nouveau sa main dans sa poche… Le groupe avançait, elle ne comprenait pas ce lieu, elle essayait d’écouter les paroles du guide, mais cherchait sans trouver, où était le recueillement ? le silence ? la compassion ? Son regard sentait une violence dans ce décor, une agression oppressante. Le mur devant elle éclatait dans un foisonnement de fourmilière, des personnages surgissaient, flèches d’or traversant rocs et nuages, une jambe dans le vide ? Multitude d’angelots se bousculant, s’embrassant, se disputant, se faufilant dans le moindre interstice, l’ensemble semblait tomber du ciel, menace ou châtiment ? Au-dessus, la surface plane d’une peinture reposante, mais attirant le regard malgré tout vers la lumière, tout en haut, tombant du sommet de l’édifice ! et là, narguant, installés au bord de l’oculus, des personnages plus vrais que les présents réels, jugeant peut-être, têtes penchées, bras levés et pieds dans le vide…

…Mina était mal à l’aise, elle essaya un instant de refaire à l’envers ce voyage en Espagne, les rencontres, les fêtes, les émotions, mais il y avait un trou, un espace de vide quelque part, pourquoi ? Elle éluda la question. Le groupe sortait, elle hésita un moment, puis décida de rentrer à l’hôtel, ses jambes fatiguées, la chaleur, sans doute, peu habituée à cette température violente.

Les rues pavées du vieux Tolède ralentissaient son pas, arrivée à l’auberge elle grimpa l’escalier sombre, rencontra une jeune femme de chambre qui dans un langage mi espagnol, mi français, à voix basse et agitée, lui raconta que le veilleur de nuit avait été transporté à l’hôpital, qu’il s’était blessé, disait-il, que c’était grave, mais qu’elle n’était pas étonnée car il était jeune et maladroit….   Mina écourta ces bavardages, entra dans sa chambre et s’effondra fatiguée sur le lit, essaya de s’assoupir. Mais la machine à remonter le temps se mit en route, alors brusquement elle se leva, saisit sa valise pour partir au plus vite, et en l’ouvrant découvrit, caché tout au fond, un couteau ensanglanté… »