Un même paysage, mais deux cadrages... et la possibilité de deux histoires. 

La vieille dame et le photographe

 

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          Madeleine, ses sandales à la main, laisse de profondes empreintes dans le sable humide de la plage à marée basse. Sa large robe fleurie se gonfle au gré du vent. Elle a bien enfoncé son petit canotier à ruban pour éviter de devoir courir après. Ses pauvres jambes ne supporteraient plus cet effort. Il est bien loin le temps où elle courait avec ses cousins, sur cette même plage, tirant un cerf-volant au bout d'une longue ficelle. De tous les cousins et cousines de ces merveilleuses années d'enfance, elle est aujourd'hui la seule survivante. La grande maison familiale n'a pas survécu non plus. Depuis on l'a remplacée par un immeuble de standing où Madeleine n'a pu s'offrir qu'un modeste deux-pièces, face à la mer.

            L'orage du matin a lavé le ciel en laissant quelques traînées de mousse blanche. La mer est tellement loin que c'est à peine si l'on aperçoit sa frange d'écume argentée. Madeleine vise cette petite falaise rocheuse à l'horizon. Dès qu'elle l'aura atteinte, elle dépliera un morceau d'étoffe usagée qu'elle étalera sur le rocher avant de s'y asseoir. Puis elle sortira son thermos et sa timbale et sirotera à petites lampées une tisane de thym et de romarin.

            Mais pour l'instant, le chemin est encore bien long avant d'atteindre les rochers. Petite, elle parcourait cette distance en quelques dizaines de minutes. A plus de 85 ans, c'est pour elle une expédition de presque une heure qu'elle s'applique à faire plusieurs fois par semaine, à marée basse. C'est comme cela qu'elle l'aime sa plage : immense et vide. Tous ces joggeurs, ces kyte-surfers, ces beach-volleyeurs, elle les fuit et préfère, dès qu'ils apparaissent sur sa plage, se tourner vers les petits chemins de terre, dos à la mer.
            Elle commence à sentir un peu la fatigue et le but de sa promenade semble s'éloigner à mesure qu'elle avance. La voilà découragée ! A son âge, elle devrait se ménager un peu plus, se dit-elle. Oh puis zut, un peu de courage, j'ai pas envie de me laisser aller ! Avec un ciel si bleu et un soleil si tiède ! De s'être un peu sermonnée lui a redonné de l'élan et, par magie, son objectif s'est rapproché. Plus que dix minutes, se dit-elle, ce n'est pas la mer à boire (c'est son expression favorite depuis l'âge de dix ans). Enfin, une fois encore, Madeleine peut s'offrir quelques instants de bonheur sur cette petite langue rocheuse qui abrite crabes, moules et bernard-l’hermite dans ses anfractuosités.

         3   Guillaume aussi s'est levé de bon matin. Harnaché de son appareil photo Reflex et de plusieurs objectifs, il parcourt la plage dans toutes les directions à l'affût des meilleures images. Il est reporter pigiste pour le magazine Mer. Installé depuis quelques jours sur cette portion de côte normande entre Cabourg et Deauville, il a déjà repéré la vieille dame en robe et chapeau de paille, qui marche résolument vers le but qu'elle s'est fixé. La première fois, il avait soigneusement évité de la faire entrer dans son cadre. Ce n'était pas difficile d'ignorer un si petit point dans cette immensité, mais la deuxième ou troisième fois, piqué par la curiosité, il avait voulu en savoir un peu plus sur elle et n'avait pas pu s'empêcher de la fixer avec son plus gros objectif et de la détailler. Puis faisant zoom arrière, il avait pris un cliché cadrant un petit point à chapeau sur l'immense plage, comme au milieu du désert.

            La quatrième fois, aujourd'hui, il l'aborde carrément. Comme il connaît déjà ses habitudes, il attend qu'elle soit bien installée sur son rocher pour s'avancer face à elle, afin de ne pas la surprendre.

–       Bonjour, je m'appelle Guillaume, lance-t-il en lui tendant la main. Apparemment, nous ne sommes que tous les deux à cette heure matinale !

–       Bonjour, moi je m'appelle Madeleine. Ça fait 85 ans que je fréquente cette plage et c'est la première fois que je vous vois. Vous n'êtes pas d'ici ?

–       Non. A vrai dire, je suis plus souvent à l'autre bout du monde, au bord de l'Océan Indien ou de l'Océan Pacifique, mais je ne viens pas d'aussi loin, car je suis né à côté de Paris.

–       Et alors, vous qui connaissez toutes les mers, laquelle préférez-vous ?

–       J'aurais bien du mal à choisir, mais je dois avouer que je ne m'attendais pas à trouver celle-ci aussi belle !

–       Rien ne peut me faire plus plaisir, Guillaume. Asseyez-vous un moment. Je peux vous offrir un peu de ma tisane ?

 

            Oh non, vous n'aurez pas une nouvelle version d'Harold et Maud, car aucune idylle ne couva entre ces deux-là... mais à coup sûr, ce fut une belle rencontre, entre une vieille dame venue d'une autre époque et un jeune homme venu des antipodes. Ils avaient tellement de choses à se raconter qu'ils se dire « à demain » et puis encore « à demain » jusqu'à ce que Guillaume soit appelé sur une autre mission, à 10 000 kms de là.