Piste d’écriture : écrire un texte à partir de photos d’Ed Van der Elsken

baiser

JP n’a pas eu d’autre choix que de me faire taire. Et tout ce qu’il a trouvé pour cela, c’est de me prendre brutalement dans ses bras et de m’embrasser. Il a sans doute pensé que cela pouvait sembler naturel, voire passionné. Ce que cela aurait pu être dans d’autres circonstances. Mais là, pour tout observateur un tant soit peu attentif, les doigts crispés sur mon épaule et la main serrée sur ma mâchoire à m’en faire mal criaient la vérité : il voulait maîtriser mes pulsions, me contrôler, puisque je n’en étais moi-même plus capable. D’abord clouée par la surprise, j’ai ensuite essayé de me libérer, de retirer sa main de mon visage. Mais c’était perdu d’avance, il avait mis toute sa force d’homme dans le mouvement.

Il était parfois comme cela, JP. Emporté dans son élan, tellement enthousiaste qu’il était obligé d’aller « jusqu’au bout », même quand le bout était trop loin de son objectif initial. J’avais appris à anticiper ces moments, à prendre de la distance pour ne pas me laisser entraîner dans un tourbillon qui pouvait s’avérer dévastateur.

Mais ce jour-là, ce trait de caractère m’a peu ou prou sauvé la vie, ou du moins évité de plonger tête baissée dans des complications dont je ne mesurais pas l’ampleur. Car JP m’a ainsi empêchée de traiter les sbires d’Antonio de « sales connards impuissants », ce qui n’aurait pas manqué de me créer de gros ennuis. Je n’avais pourtant aucun doute sur le fait qu’ils l’étaient, impuissants, ces deux abrutis, vu par où Antonio les tenait. Mais le leur dire n’aurait pas amélioré mes chances de revoir mon fils un jour…

Mon fils, que je n’avais pas vu depuis plus d’un an maintenant. Une addition salée à payer pour avoir choisi dans ma jeunesse la richesse, la puissance et le statut de femme du chef de la mafia locale. Je me suis sortie des griffes d’Antonio de justesse, quoiqu’en miettes, mais je n’ai pas encore réussi à en extraire mon fils. Juges et lois ne pèsent pas lourd face à la violence et la corruption… Donc forcément, quand les deux lourdauds sont arrivés dans le café pour me dire que « malheureusement Tonio Junior ne pourrait pas venir passer ses vacances avec moi », alors que nous avions mis des semaines à trouver un semblant d’accord avec son père… et que j’avais mis tout l’espoir qu’il me restait dans cette transaction… le minimum syndical était vraiment de les insulter, avant de ramasser une fourchette pour la leur planter dans les yeux !

Heureusement, JP a été plus rapide, il commençait à bien me connaître. Et je devais avouer qu’il était en outre fort patient, bien plus que ce que les apparences donnaient à croire. Alors je me suis prêtée au jeu, je l’ai laissé m’embrasser, puis peu à peu je me suis détendue, j’ai répondu… et même plus ! Sentant qu’il ne contrôlait plus entièrement la situation, JP a fini par me lâcher. Nos yeux se sont accrochés, et lâchés seulement à la dernière seconde, lorsque j’ai pivoté vers les deux autres, qui s’étaient retournés, gênés, pour leur asséner : « Vous direz à votre chef que je suis enceinte, qu’on part loin d’ici, et qu’il peut le garder, son fils ! »

Car l’idée m’était venue que si Antonio ne cherchait plus à tout prix à me blesser, moi, si je jouais l’indifférence, alors la bataille pour récupérer mon fils serait peut-être à moitié gagnée…

 

Sylvie Albert, septembre 2017