FRANCÈSDE 1

Statue

 

L'otage, le pain dur, le chantage odieux.

 

Château de Leucate, an de grâce MDLXXXIX, ce dixième d'août,

 

Cet affreux siège s'éternise et nul n'en voit pour l'instant l'issue. Un mois, cela fait presque un mois que mon mari se trouve aux mains de l'ennemi. Les Castillans expriment par un joli mot : « distancia », le sentiment qu'occasionne en nous l'éloignement d'un être cher. Contre la vie de Jean-Antoine du Bourcier, la Ligue demande que je lui remette les clés de la ville : une inacceptable lâcheté, contraire à tous mes devoirs. Je m'efforce en public de faire bonne figure…. En privé, je suis prête à m'effondrer. Mon époux a pu me faire parvenir un message au tout début de sa captivité, quand on le détenait encore à Sigean. Depuis, plus rien. Je sais de source sûre que le captif a été transféré à Narbonne et qu'il croupit présentement dans un cachot. Je ne sais si depuis lors, il a tenté de me joindre, on l'en a sans doute empêché. Dans sa dernière lettre, il m'exhortait à faire bonne figure et ne pas céder à l'odieux chantage. Il m'expliquait aussi que le trépas peut survenir à tout moment, qu'une créature de Dieu peut tout aussi bien mourir au combat, que de maladie ou dans quelque accident. Oui-da, c'est chose facile à dire… à condition de ne faire aucun cas de sa famille et de ses proches.

À Leucate, il règne une chaleur accablante et la tramontane sévit. Les courtines du fort coupent du vent ses occupants. Je me réfugie en compagnie de Monsieur de Ramier, lieutenant du Gouverneur, dans l'ancien donjon - promu capitainerie – une bâtisse aux murs épais dont l'unique agrément est de garder en été la fraîcheur.

« Nous ne pouvons tenir indéfiniment », ronchonne à mes côtés Ramier. « Ces bâtards ont coupé l'aqueduc qui ravitaille la place. J'ai vérifié le niveau de la citerne. Elle est quasiment vide. À moins d'un orage providentiel, l'eau va bientôt manquer. »

Je lui pose l'unique question qui me tracasse :

« Croyez-vous, Monsieur, que nos ennemis…(je ne sais comment finir ma phrase)… mettront leur... menace à exécution.

- Si je le savais... »

Ramier n'est pas homme à parler à tort et à travers. Quand il n'est pas sûr de quelque chose, il se tait. Je n'en dirais pas autant de tout le monde autour de moi.

La vie de garnison... fausse impression de routine : une rumeur insistante monte de la cour du château. J'entends des bruits de bottes : arquebusiers et lansquenets battent le pavé. Hennissement des chevaux, roulement sourd de charrois. Du haut de la courtine, une sentinelle interrompt sa ronde, annonce la proche arrivée d'un parti de cavaliers. Les visiteurs du soir sont vite identifiés. Ce sont des gens de notre camp, non des moindres. Il s'agit ni plus ni moins que la garde albanaise de Monsieur de Montmorency, le gouverneur de la Province. On l'appelle encore ici Damville, bien qu'il soit duc et connétable en titre. Escorté de ses gens, le baron Anne Côme Louis de saint-Aubin, son émissaire personnel, fait son entrée au château. Je demande qu'on lui fasse une haie d'honneur (c'est la moindre des choses).

Ce personnage considérable entre dans la salle des gardes. Entouré d'Albanais armés jusqu'aux dents, il a pu traverser sans dommage les rangs des Ligueurs. Mon pauvre mari n'a pas eu cette chance, ayant entrepris de faire seul le trajet inverse, afin de prévenir le duc du péril imminent.

Tandis qu'il fait la révérence (au diable ces simagrées !), mon coeur bondit dans ma poitrine. Je demande à Saint-Aubin de quel message il est porteur. Vient-il enfin m'annoncer les renforts tant attendus ?

« Hélas non, Madame. Monseigneur le duc devant mener le combat sur plusieurs fronts, il est dans l'impossibilité de mobiliser les effectifs nécessaires à la levée du siège. »

Je marque mon inquiétude et ma contrariété. Lui relève aussitôt mes propos.

« Votre déception, Madame, est à la hauteur du regret qu'a le Gouverneur de ne pouvoir vous secourir en de telles circonstances. 

- Mais quand le pourra-t-il ? » (personnellement, je trouve l'excuse un peu courte).

Monsieur de Ramier, resté jusqu'à présent silencieux, ne peut s'abstenir d'une remarque explosive :

« Au moins, Damville est-il avisé de l'imminence d'un débarquement des hidalgos à La Nouvelle ? Il y a toute apparence que nous soyons bientôt encerclés. Si les lansquenets du roi d'Espagne font leur jonction avec les forces de Monsieur de Joyeuse, on ne peut répondre de rien. Si bien remparée que soit notre place, et si vaillants que soient ses défenseurs (cela va mieux en le disant), elle ne tardera pas à tomber, et la province avec elle cherra.

- Monsieur le duc est tenu jour après jour au courant des mouvements de la flotte espagnole et s'en inquiète. Croyez bien qu'il agit au mieux de ses moyens ».

Le ton de mon interlocuteur est trop obséquieux pour qu'on le croie sincère.

Je sens à mes côtés Ramier qui perd patience. Il arrive à se contenir néanmoins :

« Décidément, ce Saint-Aubin n'est qu'un jean-foutre ! » (une réflexion triviale… en fait, j'ai lu cela sur ses lèvres. Je sais mon lieutenant trop respectueux de l'autorité pour avoir prononcé de tels mots).

M'abstenant à son instar de faire au représentant du Gouverneur un commentaire désobligeant, du moins tout haut, je lui demande :

« Et mon époux captif, qu'en faites-vous ? Que devient-il dans tout cela ? »

Le baron ménage ses effets, car il nous réserve sur cet article une surprise de taille :

« Eh bien, madame, ayez bon espoir qu'il soit libéré, car vous allez détenir une précieuse monnaie d'échange. »

J'ouvre des yeux ronds :

« Qu'entendez-vous par là ?

Saint-Aubin me présente un billet de la main du Connétable à mon intention, ainsi libellé :

« Je dépêche ce messager, présent porteur, aux fins d'escorter le sieur de Loupian, que nous tenons captif. C'est un ami personnel de Monsieur de Joyeuse. J'entends que ledit sieur soit détenu comme otage au fort de Leucate, et qu'on ait garde de le laisser s'échapper, car c'est lui qui répondra de la vie de votre époux. »

Loupian. Ce nom me dit quelque chose. Il est celui d'un hobereau de la région de Montpellier, lequel a fait jadis campagne avec mon mari contre les Huguenots. Le baron de Saint-Aubin me confirme que c'est bien de cet homme qu'il s'agit. Jean du Bourcier et lui servaient dans la même compagnie, et Damville, alors réputé « zélé catholique », avait pour lieutenant le cadet des Joyeuse, ensuite devenu son plus farouche ennemi. Je sais, c'est un peu compliqué. Pour qui ne comprendrait pas ces retournements de situation, pourtant coutumiers, je dirai que le duc était mal vu de Madame Catherine, au point que la reine-mère voulut quelque temps l'écarter de son Gouvernement du Languedoc. En vain. Damville protestait de son obéissance et ne cessait d'armer. Bourcier se rangea loyalement à ses côtés quand Loupian avait choisi de servir dans les rangs des Ligueurs. Ni l'un ni l'autre n'ont sans doute bien compris pourquoi le destin les poussait dans deux camps opposés.

Ses faits d'arme lui valurent la considération générale. Le Maréchal de Joyeuse le tenait en grande estime au point de lui confier le commandement d'une compagnie d'arquebusiers. Mais les temps ont changé. Depuis, Monsieur de Loupian, las de guerroyer, vit retiré sur ses terres. Il n'a pas été difficile aux hommes du Gouverneur de s'assurer de sa personne.

« Joyeuse est solennellement prévenu, reprend Saint-Aubin, que s'il touche un seul cheveu de la tête de votre époux, Loupian sera mis à mort sur le champ.

- Ce gentilhomme n'est responsable en rien du traitement infligé à Jean de Bourcier. Qui donnerait en conscience l'ordre de lui ôter la vie ?

- Ce ne peut être que vous-même, Madame, ou votre lieutenant. 

- Mais c'est infâme !»

L'exécution de l'otage aura pour effet de souiller mes mains du sang de cet innocent sans pour autant me rendre mon mari. Je n'oublie pas que j'exerce en son nom le gouvernement de la place et que je me dois d'agir à ce titre en tout honneur et toute équité.

Je vois Monsieur de Ramier hocher la tête. Il est visiblement mal à l'aise, et je le crois de mon avis sur l'inutilité d'un tel meurtre. À quoi bon répondre au sang par le sang ? Mais Ramier réagit en soldat : à la guerre comme à la guerre !

Considérant qu'il a rempli sa mission, le baron de Saint-Aubin s'apprête à prendre congé.

« Avez-vous quelque autre demande à formuler ? »

- Je veux juste qu'on m'amène le prisonnier.

- Mais il est aux fers, étroitement surveillé !

- Qu'on le délivre de ses chaînes ! J'entends lui parler seule à seul.

- Mais c'est pure folie, Madame ! (à cet instant, je vois Monsieur de Ramier avaler sa salive. Il désapprouve en son for que je prenne un tel risque. Je proteste :)

- Qu'ai-je à redouter d'un individu seul et démuni ? J'obtiendrai sa parole de gentilhomme qu'il ne cherchera pas à s'enfuir. D'ailleurs, où irait ce malheureux ?

- Vous seule êtes juge de votre conduite…(un lourd moment de silence). Eh bien, qu'il en soit fait selon votre désir ! (en clair, cela signifie que d'avance, il décline toute responsabilité s'il arrivait quoi que ce t). Je suis, madame, votre humble serviteur. »

Je m'installe dans le cabinet de mon époux (suis-je digne d'un tel honneur ?) pour recevoir l'otage, un autre lui-même à mes yeux. Je décline l'offre que me fait Ramier de m'assister.

Une fois seule, je sens l'angoisse qui monte, en train de me nouer la gorge. C'est à cause des révélations que cet homme est susceptible de faire, que je souhaite et appréhende à la fois la venue du sieur de Loupian. La fière, l'orgueilleuse Francèse de Ceselli, est redevenue une simple femme.

J'entends un bruit de chaînes dans l'antichambre : on délivre le prisonnier de ses chaînes. Le malheureux me remercie avec effusion.

Je le regarde dans les yeux. Il doit avoir l'âge de mon époux. Je le tiens pour un homme de coeur.

« Vous n'avez pas à me rendre grâce, il y va de la simple dignité d'un être humain. »

Loupian me demande quel sort lui sera réservé.

Je lui réponds que dans l'immédiat, il sera libre d'aller et venir dans le fort à sa guise, à condition qu'il s'engage sur l'honneur à ne pas en sortir. Item, il partagera le pain dur et la vie de la garnison. J'ajoute :

« Je n'ai pas de raison de vous haïr, Monsieur, mais vous êtes considéré comme un otage. S'il arrive malheur à Jean de Bourcier, je ne réponds en rien de la réaction de mes gens.

- En tant que soldat, Madame, sachez que la mort ne me fait pas peur. En tant que votre captif, j'accepte vos conditions, qui me sont douces. »

C'est la voix de mon époux que j'ai l'impression d'entendre par sa bouche. J'ai du mal à dissimuler mon émotion :

« Monseigneur le duc et moi-même n'avons nul autre objectif que de rétablir la paix en ce pays (là, je m'engage imprudemment sur les desseins réels de Henri de Montmorency). Je compte sur votre concours, pour prévenir une issue irrémédiable.

- Soit. Qu'attendez vous au juste de moi ?

- Je vous crois un homme raisonnable et je sais que bénéficiez de quelque crédit auprès de Monsieur de Joyeuse. Écrivez-lui, nous lui ferons parvenir votre message. Sur votre intervention, il y a fort à parier qu'il se laisse fléchir.

- Je doute fort, Madame, que Monsieur de Joyeuse ait en main les clés de la situation, aussi bien que vous détenez celles de Leucate. Ses troupes ne contrôlent plus le pays. À Narbonne, on se réjouit publiquement de la prise de votre époux. Rien n'y peut faire. En échange de sa liberté, les Consuls de la ville exigent le prix que vous savez. S'il n'est pas donné suite à leurs exigences, ils demandent qu'il en soit fait punition pour servir d'exemple aux autres.

- J'ai proposé aux Ligueurs en rançon tous mes biens, qui sont considérables. Cela ne leur suffit-il pas ?

- Hélas non, Madame. Il leur faut, vous dis-je, les clés de la ville.

- C'est la seule chose au monde que je ne puisse accorder.

- Je ne le sais que trop. À votre place, je n'agirais pas autrement.

- Voici venu, Monsieur, le jour terrible où pour bien faire et garder l'honneur, il nous faut perdre la vie (on ne sait trop pourquoi, cette amère parole est demeurée historique).

C'est alors qu'un miracle se produit. J'entends un bruit furtif dans la pièce contiguë à celle où nous nous trouvons. Deux espiègles frimousses paraissent dans l'entrebâillement de la porte. Ce sont mes propres enfants venus nous saluer d'une amusante mimique. Leur irruption crée un dérivatif au tragique entretien. Nous nous croyons obligés de l'interrompre pour ne pas traumatiser ces innocents. Au fait, comment ont-ils fait pour échapper à la surveillance de leur gouvernante, une paysanne des environs ? Et qu'en serait-il si par malheur ils étaient privés de leur père ?

« Je vous présente », dis-je à mon interlocuteur, « François, sept ans, et son petit frère, Paul Aubert, mon dernier-né.

- Ravi de faire leur connaissance ! Ils sont tout simplement adorables. »

Le silence qui s'ensuit est lourd de sous-entendus. Monsieur de Loupian reprend :

« Nos enfants, quelle bénédiction ! C'est Dieu lui-même qui nous les envoie. Il nous faut vivre pour eux, car ils représentent notre seul espoir de survie.»

 

(À suivre….)

 Illustration : Statue de Francèse de Ceselli tenant les clés de la ville de Leucate (photo de l'auteur)

 Piste d'écriture : Créer un dialogue en faisant ressortir, à partir d'une scène-clé, la logique et les attentes des personnages.