FRANCESE 2

 2 Solitude

 « Seulete sui et seulette vueil estre

Seulete m'a mon douz ami laissiée

Seulete sui, sanz compaignon ne maistre

Seulete sui, dolente et courroucée. »

Christine de Pisan (1364 - 1431)

 Après que mes visiteurs aient pris congé de moi, le silence du fort m'est devenu bien lourd. Je me terre en mon cabinet de travail, seule, pensive, et comme prostrée. Combien de temps demeuré-je en cet état ? Longtemps, m'ont dit mes proches, qui n'ont osé me déranger.

Commence alors pour moi la grande solitude (« en langue » (1), on dit : « solesa »). J'aurais grand besoin de me retrouver. Mon esprit remâche sans repos les inquiétantes révélations de Monsieur de Loupian, ce captif qui m'est tombé de nulle part. Ses propos sont d'autant plus dérangeants qu'il les a formulés d'un ton mesuré. Le sentiment de ma propre impuissance m'envahit. Que puis-je faire, moi qui ne suis qu'une faible femme, contre un flot de haine opposant deux factions antagonistes ? Le fanatisme des zélés catholiques n'a d'égale que la détermination des huguenots. Se situe, entre l'enclume et le marteau, le clan de ceux qu'on nomme « politiques » (2).

Ces mauvais plaisants tiennent qu'on débauche les bons Français avec le « catholicon » d'Espagne. Entendez par là cette potion drôlatique, « mélange de zèle romain et d'or espagnol », dont la Ligue a cru pouvoir faire un remède à tous les maux (3).

 Mais qu'importent sarcasmes, quolibets échangés et vaines querelles ! En ce moment, j'ai perdu la notion du temps, et n'ai conscience de ce qui m'entoure au point d'ignorer si je suis seule ou s'il y a quelqu'un dans la pièce.

Le corps de logis fait caisse de résonance. Au-delà des murs qui nous séparent, me parviennent, affaiblis, les gémissements de mes pauvres enfants. Eux ne savent pas plus que moi ce que leur père est devenu, ni ce qui les attend, mais craignent, sans doute à bon escient, de se retrouver orphelins. Je communique avec eux par la pensée, il n'est aucun besoin pour cela de nous voir. Paul Aubert n'est qu'un enfançon, pas encore en âge de comprendre (à ce qu'on prétend…) et sa gouvernante a bien du mal à le coucher. Je me souviens du temps où je devais, pour le calmer, le prendre dans mes bras et longuement le bercer. Je sens encore cette petite boule de chair laiteuse contre moi. Antoine Claude et Françoise ont atteint l'âge de raison. Eux se rebellent.

Je cherche à me ressaisir. Se lamenter ne sert à rien, s'attendrir n'est pas de mise. En cet instant, où la vie de mon époux est en jeu, voire ne tient qu'à un fil, balancer serait faute grave.

Ah, cette horrible moiteur baignant la pièce où, peu à peu, la pénombre s'établit ! Nous arrivons au mitan du mois d'août, comme les jours ont raccourci ! Voici que déjà le soir tombe, il faut vraiment que je prenne l'air. Je gravis les degrés de l'escalier qui mène au chemin de ronde, y rejoins les hommes du guet. Tout est (ou paraît) calme. Au loin, très loin sur la Corbière, on peut voir le soleil en train de se coucher. Tout rouge en sa gangue de nuages, il projette sur l'étang son ultime rayon, d'un vert phosphorescent. Je parcours du regard la morne immensité du plateau leucatin. Un couvert continu d'yeuse, entrecoupé de pièces de vigne mordorées. Se dessine au levant l'arc scintillant du littoral. Demain peut-être, à tout moment, l'Espagnol peut surgir de là, nous porter le coup fatal. Nous ne craignons pas d'être investis par le ponant, qui n'est que marécage et sables mouvants entre la mer et l'étang. Tentant d'arriver par là, les cavaliers ennemis ne pourraient que s'enliser au passage. En fait, le vrai point faible de la citadelle et son seul accès possible est plus au nord, au niveau de l'étroit bras lagunaire du Paurel, point de contact entre la presqu'île de Leucate et le continent. Il s'agit d'une laisse asséchée, ancien salin. La croûte qui le couvre étincelle, affleur de sel, immaculé comme neige, une vision qui me fascine. À mes yeux soudain, surgit un éclair blanc. Sous l'aveuglante clarté, je tombe en pâmoison. Le sentinelles, qui me voient là sans connaissance, s'efforcent de me ranimer. Je trouve auprès de ces rudes gens, venus défendre la place, un étonnante compassion. Je leur rends grâce. Ayant retrouvé mes esprits, je feins d'aller bien, pour qu'on me laisse en paix. Je considère à nouveau l'anse de Paurel. Ce ne peut être que là, j'en ai le funeste pressentiment, qu'on trouvera quelque jour le corps inanimé de mon époux.

À l'horizon, je vois s'éloigner, minuscules silhouettes, les cavaliers escortant Monsieur de Saint-Aubin. Ils ont lancé leurs montures au galop, mors aux dents, crinières au vent. J'imagine ces Albanais, brutes mal dégrossies, montant à cru. J'entends d'ici claquer leurs bottes à tige, aux flancs de leurs chevaux plaquées. Cette sensation de présence physique : il me semble que le cers, qui souffle en ce moment par rafales, porte jusqu'à moi les effluves de leur transpiration .

Tout cela m'évoque le temps heureux de mon adolescence, où j'apprenais à monter sous la conduite d'un écuyer. Maîtriser l'art périlleux de l'équitation me fut plus tard d'un grand secours pour accompagner mon époux quand il battait la campagne. Nous chevauchions de concert. Lorsque soufflait le vent de mer, nous humions l'odeur d'embruns se mêlant au parfum délicat du romarin.

Je souris en repensant à tout ce qu'il m'a fallu faire pour j'en suis arrivée là.

Jean de Cézelly, mon défunt père, avait consenti, non sans réticence, à ce que je prisse des leçons d'équitation. J'étais sa fille unique et, d'une certaine manière, il voulait voir en moi le garçon qu'il n'eut jamais. Il exigea cependant, par souci de bienséance, que je montasse en amazone. Une posture certes inconfortable, mais qu'il me fallut adopter bon gré, mal gré. Feue Madame mère Catherine ne s'appliquait point cette règle. Elle prônait le port du caleçon par dessous le vertugadin, palliant ainsi l'écoulement d'humeurs intempestives. Reste qu'une damoiselle se doit de n'écarter point les jambes hors les nœuds sacrés du mariage, uniquement pour frayer passage à son époux. Brisons-là sur ce sujet, qui nous entraînerait trop loin. Les choses se gâtèrent lorsque mon mentor s'enhardit avec moi jusqu'à s'autoriser des gestes déplacés. C'était un garçon de bonne mine et bien monté. Lui n'y voyait pas malice. Il n'hésitait point à me prendre par la taille ou sous les épaules, voire par le fondement, sous couleur d'assurer ma stabilité sur la selle. Avouerai-je que ses attouchements n'étaient pas pour me déplaire, et que même ils furent cause de mes premiers émois ? Père, hélas, s'en aperçut, qui, dans son courroux, congédia sur le champ l'écuyer fautif. Par la suite, il se chargea lui-même de parfaire mon instruction dans ce domaine.

Depuis ce premier apprentissage, le temps a passé. Je suis devenue une cavalière accomplie, et ne le dois qu'à la pratique et mon assiduité. Voici douze ans que mon père a disparu, son souvenir m'est toujours aussi présent. J'en reviens à la dure réalité du moment. L'échéance approche. Il me faudra bientôt prendre seule une cruelle décision. En cette occurrence, nul ne pourra m'être d'aucun secours.

 (À suivre…)

 2b Cheval

 Illustration : Ruines du château de Leucate (photo de l'auteur).

Ci-dessus : Albrecht Dürer, Le Grand Cheval, 1505, Burin,

16,8 x 12 cm, Cabinet des estampes, Staatsliche Kunsthalle, Karlsruhe.

Notes :

(1) C'est-à-dire en langue d'oc.

(2) Le parti des « malcontens » qu'on disait aussi « politiques », fut créé par le duc d'Alençon, frère du roi (mort en 1584).

(3) Mémoires de Jacques Gaches sur les Guerres de religion (op. cit.)

Piste d'écriture : Extraits de « Continuer », Laurent Mauvigner , éd. De Minuit, 2016. Rythme des phrases, présence du corps