FRANCÈSE 3

 

« Le duc de Montmorency estoit à Pézenas, lorsqu'il reçut la nouvelle de la blessure du roy et, incontinent, de sa mort ; ce qui le fit partir pour aller dans son armée devant Narbonne où il reçut un gentilhomme de la part du roy Henri IV pour l'assurer de son amitié et l'exhorter à estre ferme et constant à son service, avec promesse de le recognoistre par ses bienfaits.

Après cela, le duc de Montmorency pressa plus que jamais la ville de Narbonne. Outre le degast qu'il fit jusqu'aux portes, il ôta la rivière et commença de pétarder les remparts. »

Jacques Gaches, « Mémoires sur les Guerres de religion à Castres et dans le Languedoc ».

Ce quinzième d'août, jour où l'on fête l'Assomption de la Vierge Marie, le curé du village est venu célébrer la Sainte messe au château, qui sera dite à l'intention de notre Roi Henri troisième, assassiné par un moine jacobin, du nom de Jacques Clément.

La nouvelle est parvenue avec une dizaine de jours de retard à Leucate, où cet évènement fait l'effet d'une bombe.

En cette funeste occurrence, le prisonnier, François de Martres-Duplan, demande à se rendre à l'office, et je ne vois aucun motif pour m'y opposer. Monsieur de Ramier, commandant en second la place à mes côtés, n'apprécie guère mon intimité croissante avec le sr. de Loupian devenu notre otage et nos fréquents apartés. Il me représente aussi bien que cet homme est du parti des Ligueurs, nos assaillants. J'apprécie, il est vrai, la clarté de jugement de ce gentilhomme fin et cultivé. Né d'une vieille famille du diocèse d'Agde, il est aussi seigneur du Barrau, par son épouse Isabeau, qui lui a donné un fils dont il me parle souvent, Jean-Roger de Martres, appelé par sa naissance à relever le titre.

J'ai peine à le croire, et pourtant cela crève les yeux... Ramier a pris ombrage de l'empire qu'aurait sur moi (croit-il) le sr. de Loupian, prétendant que sa présence à l'église, au milieu de nos gens, serait une insulte pour les défenseurs de la citadelle. Je rétorque, non sans humeur, que tous ont non seulement de droit, mais aussi le devoir de prier le Seigneur, lequel commande, avant que de s'approcher de la sainte Table, de pardonner à son ennemi. J'ajoute qu'aucune loi humaine, aucun bras de chair, ne sauraient interdire la pitié : « Je vois un malheureux et je lui tends la main ». En raison de quoi, j'accède au désir du captif d'assister à la messe. Avant même qu'il m'en ait priée, je lui fais porter pour la circonstance un costume décent. Il s'agit d'effets appartenant à mon pauvre mari, mais qu'il ne porte(-ait) plus depuis belle lurette, ayant pris de l'estomac [peut-être n'est-il déjà plus de ce monde, il me faudrait alors employer l'imparfait]. Je frémis, quand l'assistance entonne le « Miserere ». Demain peut-être, en ce même sanctuaire, une messe de requiem sera dite à la mémoire de Jean du Bourcier.… Je ne doute pas, si le cas échoit, que le sr. de Loupian s'associe étroitement à mon deuil. Faisant fi du scandale annoncé, nous communions côte à côte, en silence.

Après que le prêtre ait prononce le rituel « Ite missa est », j'observe avec étonnement que villageois et soldats de la garnison ne font pas mine de se disperser. Ils discutent entre eux à voix haute, en langue, et j'en demande la raison.

« C'est tout bonnement », me dit monsieur de Ramier, « qu'ils attendent que votre Seigneurie prononce une allocution.

- Cette entreprise est pour moi chose malaisée. Haranguer une foule n'est pas mon fort. Au surplus, je ne saurais m'exprimer qu'en langue française, alors que mes gens, pour la plupart, n'entendent que leur patois. [Je retire immédiatement ce mot, qu'on pourrait croire méprisant.]

- N'ayez crainte, madame, et parlez hardiment devant eux. Je m'offre à faire office de truchement. »

Consciente de mes devoirs, je me lève, en faisant face à l'assistance :

« Oyez, bonne gens. Comme vous le savez, un cruel parricide touchant la personne sacrée de notre roi Henri troisième a été commis par le fanatique Jacques Clément, maudit soit son nom ! Ce malheureux coup, porté par un criminel exécrable, a répandu parmi ses sujets la plus grande consternation. Les ligueurs ont cru, faisant tuer notre prince, pouvoir étouffer l'autorité royale et la succession. Ces rebelles, mus par la félonie, ont été bien marris que la suite aille à rebours de leurs desseins. Le coup ayant donné répit de quelques heures au monarque, ce dernier a fait appeler les principaux chefs de son armée et, en leur présence, nommé le roi de Navarre, son beau-frère, pour son successeur. Le mourant la conjuré ses fidèles d'assister le nouveau souverain pour relever l'État, les assurant qu'il en est capable et savant dans l'art de bien commander. »

J'interromps un instant mon discours pour reprendre haleine et laisser à mon second le temps de le traduire. Je poursuis :

«  Rendons tous un ultime hommage à ce prince qui fut débonnaire, courtois, accort, affable dans la gravité majestueuse, ennemi des abus et malversations, ami de paix et libéral par trop. [ Là, je crois que j'en rajoute un tantinet ]. Henri de Bourbon lui succède, qu'il nous faut appeler désormais Henri quatrième. Il a pris le gouvernement de l'État et le commandement de l'armée et nous lui devons tous obéissance. »

Un brouhaha se produit dans l'assistance. On applaudit sans conviction à ce discours, en scandant la formule d'usage : « Le roi est mort, vive le roi ! ». Paris est loin, même s'il vaut une messe. Je vois bien, à la grimace de Monsieur de Loupian, qu'il n'adhère point tout-à-fait à mon propos. Il me glisse à l'oreille que la cause est loin d'être entendue. Les États du Languedoc ont solennellement juré « de ne jamais reconnaître de roi de France autre que catholique, oint, sacré et couronné, qui n'ait pris le sceptre des mains de la sainte Église apostolique et romaine ». Il ajoute que Navarre, hérétique, relaps, excommunié par N.S.P. le Pape, est considéré tous les ligueurs comme indigne de régner à la Cour de France.

Je proteste, évidemment, rétorquant que la religion ne fait rien à la chose.

Une fois de plus, Monsieur de Ramier interrompt notre entretien :

« Laissons là cette dispute, Madame, à la quelle vos gens ne comprennent goutte. Ils sont affamés, à bout de forces, et s'inquiètent de savoir si le siège doit encore durer. Encouragez-les par le geste et la parole et procurez leur, si c'est en votre pouvoir, quelque réconfort ».

Mon second me tend les clés de la ville. Je m'en empare aussitôt, les brandis bien haut dans mon poing serré de manière que chacun dans l'assistance ait la possibilité de les voir, m'écriant :

« Qui tient la clés tient la liberté ! »

Monsieur de Ramier traduit en langue, ajoutant une phrase de son cru : « Que tén la lenga tén la clau ! Que tén la clau tén la libertat ! ».

Nouveaux applaudissements, plus nourris, mais cette fois à son adresse.

Je fais mine de ne pas comprendre et reprends :

 « Les armes sont journalières et les succès divers. Tel gagne aujourd'hui qui demain perdra. Des années durant, nos troupes se sont épuisées en vains combats. Sagesse et prudence sont requises d'un homme de guerre autant que force et courage. Ayant appris la mort du roi, le maréchal de Joyeuse avait tout lieu d'abandonner la campagne, et pourtant la reprend. Pour faire tête au duc de Montmorency, par la négociation de ses agents mandés auprès du Roi catholique, il a mené sur nos côtes cinq mille lansquenets espagnols, nos ennemis. Voulant avertir le duc de cette infamie, mon époux Jean du Bourcier, votre capitaine, a été capturé par les ligueurs. À présent, tout l'effort de guerre est porté sur notre place, alors qu'un marchandage odieux nous est proposé. Courage, mes amis, nous résisterons. Monsieur de Sérignan est là pour nous défendre, avec deux cents arquebusiers et vingt cinq maîtres. Croyez bien que je me battrai sans défaillance aucune à vos côtés. Jamais je ne rendrai Leucate, dût-il m'en coûter la vie. »

Ce n'est plus la fragile Francèse qui parle : une autre femme en moi, dont j'ignorais tout jusqu'à présent, vient de s'exprimer par ma voix.

3 Les clés

Illustrations : clés de Leucate tenues par Francèse de Cézelli sur la statue d'origine, aujourd'hui disparue, et conservées à la Mairie.

[ À suivre...]