Piste d'écriture: écrire le mouvement, à partir d'extraits de Laurent Mauvigner (Continuer, ed de Minuit, 2016). La première phrase de ce texte en fait partie.

 

Ils ont pris la belle habitude, le soir, selon l’endroit où ils se trouvent, s’il n’y a pas trop d’obstacles, de poser leurs chaussures au bord du chemin et se mettre à courir. Ils viennent de le faire, se déchausser. Jeanne a posé ses chaussettes comme des oiseaux tombés du nid sur ses Pataugas aux lacets brunis de poussière. Luis, lui, a réussi à tout quitter d’un seul geste — les orteils coincés à l’arrière du talon, sur la couture de la semelle et paf ! — tant que l’on pourrait croire que chaussettes et mocassins, de leur propre chef, s’enfuient pour commencer une autre vie, une existence autonome et forcément provinciale au bord de ce chemin.

De la même façon, le chien noir qui les suit toujours, secoue sa grosse tête pour faire comprendre à Luis que cette muselière qui lui pend dans le cou n’est plus indispensable. Sur cette route, sur ce chemin ou dans la lande, à cette heure, ils ne rencontreront plus âme qui vive, et cet harnachement de chien des villes est incongru, ici, aujourd’hui… et il insiste jusqu’à ce que le maître cède — il cède toujours — à ce qui pourrait dans d’autres lieux paraître un caprice.

Les pieds sont encore humides et la sensibilité électrique de la peau s’exerce sur la végétation rase que les roues et le vent marin ont épargnée. Aïe ! Jeanne souffle entre ses mains comme pour calmer la brûlure et frotte, frotte, racle et frotte et souffle et grogne. Comme une pince, les ongles saisissent la petite pointe grise qui s’est fichée dans le creux, sous la voûte, dans le vain espoir d’échapper à sa condition végétale. D’une pichenette Jeanne s’en débarrasse et saute sur place tandis que Luis fait ses dernières recommandations au chien noir.

D’ostensibles inspirations, des souffles exagérés, pour régler, donner le rythme, un peu de sur-place en levant haut les genoux, les premières foulées. C’est cela le plus difficile, courir déjà sans défiler le paysage, difficile, surtout pour le chien noir. Il aboie de s’être éloigné, revient vers eux, repart comme un fou en soulevant de la poussière et aboie hésitant à faire encore demi-tour.

Luis et Jeanne, Jeanne et Luis. Un rituel. Ils se regardent, font ensemble une sorte de signe en arrière, en connivence, vers ce qu’ils laissent au bord de ce chemin — nous reviendrons certainement — et les souliers restent seuls. Ils en ont l’habitude. La muselière pleine de bave, sèche. La jambe droite, le pied qui heurte, la cheville qui se déroule jusqu’aux orteils qui donnent l’amorce du rebond, l’élan qui vient, la jambe gauche qui prend le relais, un léger craquement articulaire de rouage pas tout à fait chaud, et puis… le souffle. Le souffle qui peu à peu, au fil du chemin se déroule entre la lande et les dunes, peu à peu, se calque sur le chant des vagues, sur le roulement des galets dans l’écume, sur les jaillissements  d’embruns sur les épis, le souffle qui donne la mesure, qui règle la longueur des foulées. Ils courent. Les ombres du soir glissent sur le chemin dessinant des obstacles graphiques et mouvants que le chien noir, de temps à autre dépasse d’un bond puissant. Jeanne, cette espèce de peur dont fait montre l’animal, ça la fait rire aux éclats. Alors elle se baisse, ramasse un bâton, un galet, enfin ce qu’elle peut trouver et le lance de toutes ses forces vers la plage ou vers la lande. Elle alterne et le chien oubliant ses fugaces angoisses, pour le simple plaisir de lui plaire, attrape dans cette gueule — sans muselière — qu’il peut librement ouvrir, l’objet qu’elle lui offre. Tellement rapide ce chien qu’il lui arrive même de s’en saisir avant que le projectile n’atteigne le sol.

Quand le rythme s’est installé, Jeanne et Luis ont tous les deux l’impression que rien ne viendra plus le rompre, que l’objectif ou le but est devenu futile, que n’existe plus que le chemin, leurs pieds secs et souples, le balancement des corps lancés en avant. Avec cet horizon qui monte inexorablement vers le soleil jusqu’à l’étreindre, des ombres de moins en moins humaines glissent sur le sable jusqu’à la frange lumineuse et écumeuse des vagues. En contours flous que dévorera la mer.

Jeanne et Luis. Luis et Jeanne. Et le chien noir dont on sait qu’il n’a pas vraiment de nom car l’homme vient de crier « le chien ! » et Jeanne en écho « Chien-noir ! ». C’est un signal. Quand le chien disparaît noir sur la lande, froissement dans les dunes, halètements de chasseur, c’est le signal de rebrousser chemin. C’est le moment qu’ils ont choisi. D’ailleurs, en ce qui semble n’être qu’un instant, la nuit s’est installée. A nouveau ils appellent, mélangent alternativement leur souffle et leur voix. Dans la nuit, les corps se frôlent, les sueurs s’exhalent des peaux, les muscles frissonnent sur les dos, sur les jambes, les nuques ploient sous la tension des têtes, des yeux qui scrutent les pieds nus dont les orteils — une réaction à la disparition de la lumière — grattent et s’enfoncent dans le sable tiède du sentier. Un glissement, une reptation, un halètement, annoncent le retour du chien noir, ou du monstre qui en aurait fait sa pitance. Jusqu’à présent ce n’est jamais arrivé mais ce n’est pas forcément leur premier chien, qui sait.

Luis siffle un son doux et long entre ses dents. Le moment de se remettre en route. Il n’est plus question de courir. Du bout des doigts, ils se mesurent, mesurent leur proximité ou leur éloignement. En frôlements le chien fait de même, de l’un à l’autre, en frôlements, humides. D’où revient-il ? Et la chose-pierre-animal qu’il serre dans sa gueule, a-t-elle été consciente de sa capture ? Le retour, c’est tous les soirs ainsi, lent, prudent, presque hasardeux s’ils sont allés trop loin. Les pieds, d’un identique élan, font leur travail de pied : tâter le terrain pour ne pas perdre le chemin, rester dans l’ornière, douce et poussiéreuse, garder l’équilibre sans ralentir encore. Ils ne comptent pas leurs pas. Ils savent, tout simplement, ils savent : que les chaussures sont à l’endroit exact où ils les ont abandonnées. Chien noir aussi — il en a pris son parti que faire d’autre — chien noir sait que cette muselière, sèche et rêche, il devra supporter que Luis la lui remette, car comment vivre sinon dans le monde confortable de la ville et des hommes.

Demain, demain, et le jour suivant, Jeanne avec Luis, Luis et Jeanne, iront courir jusqu’à la pointe et, quand les tempêtes seront là, il leur restera la forêt. Mais la forêt, c’est plus dangereux. L’hiver dernier, un soir d’octobre, les chaussures ont disparu et Jeanne s’est blessée, au pied droit. Ils s’en souviennent. Même le chien.