Piste d'écriture: les photos de Ed van der Elsken (expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)

Ce matin le jour a du mal à s’installer, à prendre sa place dans la ville. Alors pour ce qui est de traverser les carreaux de ma fenêtre sur cour, il n’y aucun espoir que cela se produise avant des heures. Souvent, aux alentours de midi et demi, un rayon parvient à éclairer le mur de la chambre, à peine plus qu’un instant. Et cela même n’arrive qu’entre le dix octobre et le vingt-huit novembre, et un peu au printemps. Autant dire jamais. La concierge m’avait fait visiter les lieux à la bonne heure et le bon jour. Elle m’a tendu les clefs « Bienvenue » a-t-elle ajouté accompagnant sa phrase d’une sorte de sourire. Depuis, le premier été est passé, puis le second. Septembre s’installe et je vais partir sans plus attendre.

Ce matin, j’allumerais bien la lampe en attendant que le jour s’installe, prenne enfin la place qui lui revient. Mon sac est presque prêt. Les cintres s’entrechoquent sur la tringle de la vieille armoire. Laissons cela pour aller respirer me dis-je, Laissons cela…

Mes chaussures heurtent les marches usées comme en écho au claquement de ma porte, écho qui me poursuit. La cour est humide et sombre et le pavé glissant tente de m’empêcher d’atteindre la porte cochère. Encore raté ! Je ne lui aurais jamais laissé le plaisir d’être la cause de ma chute.

Je prends mon temps ce matin pour flâner comme s’il s’agissait d’un début et que tous mes espoirs et mes rêves n’attendaient qu’un signe du destin pour se réaliser. Je joue. Je me joue du temps écoulé. Je salue l’épicière qui est devant sa porte et change de trottoir pour éviter de croiser ma concierge qui sort de la boulangerie.

— Mademoiselle Angèle !

J’observe la vitrine du tailleur pour homme avec un intérêt feint. Et la mégère de crier encore mon nom en agitant la main. Un autobus passe et je m’enfuis. Elle croira avoir rêvé…

Je ne vais pas loin, juste un petit tour dans nos traces. Sur ce banc-là nous nous sommes assis. C’était l’après-midi. Les passants ne faisaient pas attention à nous, sauf un vieil homme avec son chien qui nous avait souri et avait dit « Bonjour les enfants ». Un vieil homme que l’hiver suivant a dû chasser car au printemps je ne l’ai plus rencontré. Je crois bien avoir vu le chien, le même chien renverser une poubelle sur le trottoir.

Là dans cette encoignure, la porte verte, nous nous sommes embrassés, je crois, il faisait nuit, peut-être la porte suivante… Juste après ce baiser je lui ai dit « je t’aime » et lui n’a dit que « viens » et moi, je l’ai suivi. Au bord du fleuve, les feuilles commencent à s’amonceler et craquent grises et déjà sales. Seulement quelques-unes parviennent jusqu’à la surface de l’eau dans l’espoir d’un voyage, d’un avenir. Un tournant dans leur vie au gré d’un tourbillon qui s’avèrera n’être qu’un remous. Elles aussi, comme moi.

Je ne fais même pas le tour du quartier, je rebrousse chemin, traversant une nouvelle fois la rue, glissant ma main sur la vitrine froide du tailleur. Je m’attarde sur des rugosités, ressentant du bout des doigts l’absence et l’abandon, Une exhalaison, comme l’odeur d’une maison déserte qu’une famille a quitté depuis peu. Des sursauts de résistance, des cris et des pleurs, des acquiescements comme des défaites, une maison vide. Dans la vitrine du tailleur, cette chemise, cette veste de lin clair qui ne sont plus de saison prennent des allures d’invendus, abandonnées par le fantôme de l’été. Le nom d’Edouard envahit mon esprit, ce sentiment tenace de perte.

 

C’est la dernière fois que j’ouvre cette porte. La chemise d’Edouard. Elle est la seule chose un peu vivante, le signe de son passage dans ma vie. Elle agonise depuis des jours et pour finir elle pendouille telle une dépouille au crochet de la porte, dont chacun des battements déploie dans la chambre une trace olfactive de nostalgie. Quand on arrive à la nostalgie, ai-je écrit à Edouard, c’est qu’on a commencé à dépasser la tristesse. Je l’ai écrit et ne pourrai plus l’effacer. Au stylo-plume, au dos de la photo. Le cliché punaisé contre le bois de l’armoire. La photo de nous deux, côte à côte, face au miroir. Lui, le boîtier sur le ventre, le doigt sur le déclencheur, le visage clair et, maintenant j’en prends conscience, comme air détaché. Et moi, debout près de lui, rêvant de le toucher au moins du bout du doigt, les yeux fixés sur son reflet, fascinée, captive de l’instant. Je devrais la lui renvoyer…

Les derniers objets personnels enfournés sans effort dans mon sac presque vide, je referme l’armoire. Face à face avec moi-même, dans ce miroir usé au tain lépreux. Son tain qui s’écaille efface mes traits, mes sourires et mes larmes, comme une chute de petites pensées croûteuses qui s’éparpillent. Laisseront-elles place à de jolies petites cicatrices ? Je suis prête, déterminée, sur le seuil. Un regret me fait me retourner et contempler cette pauvre chambre triste avec son armoire à glace dont la porte, sans bruit, s’est rouverte. Je décroche la photo, replace la punaise, pour la prochaine, et la glisse dans ma poche. Je caresse le lin frais de la chemise dont le dernier parfum a fini de s’exhaler. Le tour de clef n’est pas indispensable. Je la laisserai à la loge avant de sortir de l’immeuble.

« Mademoiselle Angèle ! »

Je ne peux plus me défiler.

— Mademoiselle Angèle, laissez-moi votre adresse, pour le courrier.

— Je n’aurai pas d’adresse à l’endroit où je vais. C’est en Afrique.

autoportrait avec vali

Ed van der Elsken, Autoportrait avec Vali (expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)