Piste d'écriture: une photo de Ralph Gibson (expo La Trilogie, Pavillon populaire, Montpellier)

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                                       …J’avais sa lettre sur ma table, coincée entre une chope de bière et des dossiers : « Viens quand tu voudras disait-il, j’habite ton quartier depuis quelques mois, nous serions très heureux de te voir, amène ta sœur, si elle le veut… »

Que lui arrivait-il ? Parti depuis près de vingt ans ! Des lettres aux anniversaires au début, mais depuis cinq ans, juste à noël ! Je l’avais revu, en vacances, quelques fois, puis il était parti loin, trop loin… des pays exotiques... Le temps passait, chacun s’installait dans une autre vie. Maman vivait en province, enfin heureuse, attendant d’être grand-mère ; tout était rentré dans un certain ordre, à part Agnès, ma sœur, qui ne lui avait jamais pardonné.

Je savais qu’il vivait toujours avec la même femme, ils avaient deux enfants avait-il écrit. Puis le silence…. Il devait sans doute approcher de la retraite, la maison où il s’était installé ici était vaste, un jardin précédant l’entrée, une grille, j’étais allé sur les lieux un soir, au tomber de la nuit. Si je franchissais cette grille, ce jardin, et sonnais à leur porte, qu’allais-je y trouver ? Des inconnus qui n’avaient sans doute qu’une curiosité à me voir, un père âgé, ayant réussi sa vie de nanti, ignorant mes angoisses de chômage, mes erreurs d’orientation, de recherche, d’avenir. C’était trop tard, je le sentais, trop tard.

Je me suis levé au bout d’une heure d’hésitations, le temps était beau, et je me suis dit : « si j’osais ? »…  J’ai marché jusqu’à la grille, un jeune homme nettoyant le jardin m’a ouvert, et m’a dit d’aller en haut, sur le perron ; mes jambes étaient molles, j’ai monté les quelques marches, j’ai sonné, un garçon m’a ouvert, une quinzaine d’années, j’ai demandé : « Monsieur Lasalle ? », il m’a montré une porte en disant : « frappez là »… Puis il a disparu.

C’était un long couloir sombre, au fond, une porte, dessous un rai de lumière indiquant une pièce inondée de soleil, ma main tremblait, j’ai frappé doucement, et dans l’espace de quelques secondes je me suis senti tout à coup comme il y avait longtemps, quand ma mère n’arrivait pas, devant nos larmes, à expliquer l’absence, à faire accepter l’absence… Je me suis senti incapable de parler, de donner une raison à ma visite, à être aimable, sans reproches, compatissant, serein…. enfin. Alors j’ai fait demi-tour, le temps d’apercevoir une main fine et sombre entrouvrir la porte…… J’ai traversé le jardin en courant, et me suis retrouvé sur le trottoir essoufflé et désemparé.

J’ai repris place devant ma table, une chope de bière posée là, et ce soir j’ai décidé que demain, ou après-demain j’irai là-bas, c’est sûr, oui, j’irai…