FRANCÈSE 8

Émois d'une jeune fille rangée.

C3

                                     « Ô tristes pleins, ô désirs obstinez,

                                       Ô temps perdu, ô peines despendues [….]

                                       Ô ris, ô front, cheveus, bras mains et dits,

                                       Ô lut pleintif, viole, archet et vois :

                                       Tant de flambeaux pour ardre une femmelle ! »

                                                 Louise Labbé, Sonnets, II.

 Je me demande s'il vaut mieux s'inventer des vies ou vivre des histoires invivables. Tel est le cas de celle, frisant la légende, que l'on a bâtie après coup sur moi. De fait, j'ai vécu plusieurs vies avant d'entrer dans l'actuelle, une vie silencieuse et qui n'aura point de fin.

N'étant pas celle qu'on a dit, dont on a de toutes pièces, forgé la renommée, j'ai quelque gêne à me raconter. Ce que j'entreprendrai néanmoins.

Je n'ai pas connu ma mère, morte en couches. Née Grimoard de Roure, elle était la petite-nièce du regretté pape Urbain cinquième, bienfaiteur de notre cité .

De cette mère tôt disparue, et qui m'a tant manqué, je conserve juste un petit portrait en médaillon. La facture en est médiocre, et cependant j'y veux voir les traits de la toute jeune femme qu'elle était, son éternel sourire et ses grands yeux étonnés. De toute évidence, elle ne s'attendait pas, quand on fit son portrait, au sort cruel l'attendait. Pourtant, l'instant de sa mort était proche. À présent que mon tour est venu, je comprends enfin pourquoi la pauvre créature a choisi le silence pour me dire le plus important.

Mon père, Jean de Cezelly, l'avait épousée en secondes noces. C'était un notable influent, considéré de tous. Banquier à l'origine, il faisait partie de la noblesse de robe, était devenu conseiller du Roi, président de la Chambre des comptes de Montpellier. Une fois veuf, il ne se remaria point et n'eut d'autre enfant que moi - d'où sans doute l'excessive affection qu'il me portait.

Fuyant le souvenir de cette perte irrémédiable, ayant aussi trouvé, rue « En boca d'oro », (Embouque d'Or) une résidence digne de son état, Père abandonna la maison de la rue du Petit Scel, qu'il arrenta. Cette rue a ses lettres de noblesse. Ici vécut l'éminent Guillaume Rondelet, venu s'installer à Montpellier pour s'inscrire à l'Université de Médecine, en l'an MDXXIX. Il eut pour condisciples François Rabelais, Saporta, Michel de Nostre-Dame, dit Nostradamus, et bien d'autres restés fameux. Nous eûmes aussi pour voisine la belle Madame de Sauves, femme de Fizes. Elle était la plus séduisante et la plus recherchée du fameux escadron que la Reine-mère employait à ses desseins, et fut aimée tour à tour, et sans doute à la fois, du duc de Guise, du duc d'Alençon et du Roi de Navarre (1). Inutile d'ajouter qu'on se garda de me citer cette dame en exemple, bien qu'elle eût mains amants, non des moindres, et fît beaucoup d'envieux.

Père attendait de moi que je remplaçasse une épouse tôt disparue, une charge trop lourde pour mes frêles épaules. Comprit-il seulement mon désarroit ? Je l'ignore : en ma présence, il s'épanchait peu. Je ne sus jamais s'il cherchait avec sa propre fille contact, un échange, ou que sais-je… C'est un fait que, de ma part et de la sienne, rien ne venait. C'était comme si j'avais la bouche cousue... et je demandais pourquoi nous étions là, tous deux, sans rien oser nous dire.

Il voulait que je parusse à ses côtés aux cérémonies officielles. C'était beaucoup exiger d'une enfant si jeune. Il m'arrivait souvent de trébucher. Du coup, les gens riaient de ma gaucherie. On prétendait que je me sentais mal dans mes jolis escarpins. Au vrai, j'étais comme brouillée avec moi-même, et ne comprenais pas, à l'âge où le corps se transforme, à quel motif ce que j'entreprenais tournait court.

Père voulut me donner l'éducation du fils qu'il eût ardemment désiré, mais n'eut point. Quand j'avais tant besoin de sa présence bienveillante, il commit d'office un précepteur pour me former. Cet homme, fort sage au demeurant, ignorait tout de la féminine nature. Il m'inculqua le sens néo-platonicien du beau et du bon, qui me fit l'effet d'une carresse en comparaison des mœurs brutales de ce temps. Tiens ! Relisant ces mots, je me demande comment j'ai pu faire une faute à « caresse ».

Reprenons. Il était impensable alors qu'une fille entrât à l'université. Mon maître m'enseigna le latin et le grec, me donna quelques rudiments de géométrie et de sciences naturelles, tout ceci plus pour orner mon esprit, avant qu'il fût temps de m'établir, que réellement dans le dessein de m'instruire.

J'appris aussi le chant italien, qui tant était mélodieux, voire sublime en ce qu'il mettait la musique au service des mots… J'appris, accompagnée d'une basse continue, les subtilités du legato, l'art de la trille, de la vocalise, et de l'appoggiature. Il fallait, pour chanter avec âme, feindre des affects que je n'avais jamais, d'expérience, éprouvés. N'était-il pas temps pour moi de passer aux travaux pratiques ? Mais qui sait à quoi songe, à peine nubile, une jeune fille de la haute société ?

Je m'accommodais mal du port du vertugadin (2), et autres accessoires inconfortables qu'imposait aux femmes la mode de ce temps. Les fêtes de Carnaval permettaient une fois l'an, d'échapper aux conventions. Aux sens propre et figuré, j'eus licence de participer aux défilés et autres charivaris. Au risque de me faire gamahucher (3), je n'hésitai pas rejoindre le flot joyeux des étudiants s'épandant dans les rues de la ville, et me surpris moi-même à fleureter.

Je regrettais de ne pouvoir imiter les jeunes et beaux garçons que je voyais s'entraîner au jeu de paume, à demi-nus. Dans les glacis, ils maniaient l'arc et l'arbalète avec dextérité, se livraient à la joute, et autres exercices physiques. L'équitation me fournit un dérivatif.

J'ai parlé de mon éphémère aventure avec l'écuyer chargé de m'instruire.

Père en fut fort contrarié, qui voulut me marier au plus tôt.

Il n'était point d'usage alors qu'on demandât son avis à une fille à l'heure de lui donner un époux.

Celui qu'on me destinait ne m'attirait guère, il était riche, influent, mais bien plus âgé que moi. Je l'épousai contre mon gré, trouvant ce barbon repoussant. S'il me fit un enfant, mort quelques mois après sa naissance, il ne sut point éveiller mes sens. Pour le surplus, c'était loin d'être un mauvais sire. Il eut le bon goût de mourir vite, et me laissa veuve à dix huit ans. Je ne tardai pas à me ressaisir. Si tôt libre et pas vraiment inconsolable, je pouvais enfin disposer de mon existence. Aussi, jurai-je de ne jamais plus de laisser à personne le soin d'en décider pour moi.

 Illustration : lustre de Murano, photo de l'auteur.

 Piste d'écriture : « papillon et papillonnage ».

 Notes :

(1) Mémoires de Philippi, Conseiller à la Cour des Aides, premier Consul, p. 136

(2) vertugadin : bourrelet que les femmes portaient par-dessous leur jupe pour la faire bouffer.

(3) Peloter.