Ce texte est inspiré du thème d'écriture "le seuil", et d'une photo de Ralph Gibson.

Quand l’énorme porte cochère se mit en branle, et qu’Olivier apparut, Raymond Cogé trépigna de joie.

 Tout avait commencé neuf mois auparavant…

 En cet après-midi de septembre, jour de sa rentrée en classe de première scientifique au Lycée Condorcet, Olivier comprit enfin qui était ce personnage étrange qu’il avait croisé à de multiples reprises dans la cour du lycée l’année passée. Il s’agissait de celui qui venait de se présenter comme professeur de mathématiques. Habillé toujours en noir il semblait toujours sale, mal fagoté, débraillé. On aurait pu le prendre pour un clochard avec sa chemise couverte de craie et de bave, sa braguette à peine fermée et ses sandales élimées. De sa tête chauve dépassait un long fume-cigarette, qu’il mâchouillait en permanence en le coinçant entre les deux seules dents qui lui restaient. Cela lui avait valu parmi les élèves le surnom de « tête de mort », qu’il traînait depuis des années

 Le jour de la rentrée, il fit d’emblée une déclaration solennelle : tout élève qui ferait le moindre bruit avec son stylo à billes ou tout autre objet, serait immédiatement exclu. Alors, plutôt que de s’adonner à différentes tâches administratives et d’indiquer les ouvrages à acheter, sitôt son identité déclinée, il inscrivit un problème au tableau et, démarrant un chronomètre d’entraîneur sportif, demanda qu’on le prévienne lorsque l’on aurait trouvé la solution. Olivier leva la main au bout de 8 minutes et 23 secondes. Cogé inscrivit au tableau son nom suivi de son temps de résolution. Le deuxième nom fut inscrit au bout de 13 minutes. Le professeur corrigea alors le problème, ne laissant aucune chance aux autres.

Le rythme de la classe était trouvé. Olivier serait son unique élève, le seul digne d’intérêt. Les autres auraient certes pu s’insérer dans leur duo, mais cela aurait supposé de leur part une quantité de travail considérable pour compenser les facilités qui permettaient à Olivier de décoder l’algèbre ou la géométrie comme on lit un journal.

Au fil des semaines, Raymond Cogé pensait avoir détecté en Olivier le sujet exceptionnel qu’il cherchait depuis des années, le futur premier prix du Concours Général. Il avait travaillé toute sa vie pour cette perspective qui pourrait venir compenser tous ses déboires. L’échec de sa vie conjugale, ses déconvenues avec son unique enfant, l’isolement complet dans lequel il était plongé, mais surtout les perspectives de cécité que lui promettait une maladie congénitale que l’on venait de diagnostiquer chez lui. Lui qui avait toujours arboré le noir comme couleur fétiche se résolvait avec courage et distance à ce plongeon définitif dans l’obscurité. Il le préparait avec tout le soin et la méticulosité que l’on peut attendre d’un mathématicien. Il apprenait le braille et maîtrisait déjà, dans cette écriture, la multitude des symboles mathématiques.

 Olivier était devenu le poulain de Raymond Cogé, non pas le poulain d’une grande écurie prestigieuse, non, le poulain du petit entraîneur un peu minable qui essaye d’éponger toutes ses dettes en gagnant une grande course à la surprise générale. Raymond Cogé s’occupait exclusivement d’Olivier, délaissant tous les autres comme il n’avait jamais autant délaissé d’élèves dans sa longue carrière.

De son côté Olivier avait progressivement développé de l’affection pour lui. Il pouvait difficilement rester insensible à l’intérêt que le professeur lui portait, au respect et à la considération pour ses talents. Parfois il forçait l’admiration de son professeur quand il trouvait la solution d’un problème avant lui. Son maître ne lui montrait aucune rancœur, bien au contraire.

Le grand jour du Concours Général arriva enfin. Ils étaient trois cents dans une immense salle qui devait être autrefois un garage, trois cents concentrés sur l’épreuve de six heures, trois cents à concourir pour le trophée. Olivier sortit au bout de 5h et 50 minutes. En sortant, abruti par la fatigue, au lieu de passer par une porte latérale il ouvrit la grande porte cochère, haute de 6 m de haut, du garage.

Raymond Cogé était là, il devait être là depuis une heure ou deux, si ce n’est plus. Il ne demanda rien, il souriait comme on ne l’avait jamais vu sourire, il était radieux. Olivier ne lui dit rien, Raymond Cogé savait. Il savait que si l’on ouvre, même involontairement, les grandes portes, c’est un acte qui ne trompe pas.

 Il dit simplement : « On se voit à la Sorbonne pour la remise du premier prix », puis disparut.

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