Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage". Je me demande, murmurer, danser... 

Se Détacher….

…Il était là, au milieu du salon, posé au sol sur le tapis que l’on n’avait pas osé retirer, car, Jeanne et Lise avaient crié d’une seule voix : « Attention ! Posez-le ici, il est fragile ! »

Nous avions tout partagé, non sans mal, sans cris et rancœurs, maman gardait tout, et entassait dans cette vieille maison familiale objets, meubles, traces de tant d’années, de tant de vies. « Ça peut servir… » était la litanie qu’elle prononçait souvent, et la phrase que chacun de nous murmurait depuis ces trois jours où nous vidions les lieux ; maman n’était plus là..  Le partage semblait équitable, et j’étais heureux de voir la fin de cette corvée arriver, mais je n’avais pas songé au « Vénitien », qu’il fallait décrocher, et emporter..

Depuis loin dans mon enfance, je l’avais vu trôner au milieu du salon, scintillant de toute sa verrerie, de tous ses ors. Il était imposant : six branches, plus d’un mètre de diamètre, de multiples perles de verre suspendues, au centre un tronc torsadé, transparent et doré, et enfin, de longues bougies que l’on allumait aux grandes fêtes, avant que papa ne se décide, oh ! sacrilège, à l’électrifier, je devais avoir environ quinze ans. « Il faut lui faire un sort à ce lustre ! »

Pour ma part, je l’aurais bien confié au brocanteur du coin, c’était simple, rapide, mais Jeanne protesta très fort : « Quoi ! tu sais qu’il a près de cent ans ? c’est du cristal, et puis on l’a toujours vu dans la famille !! » « Alors prends-le, toi ! » « Moi ! reprit Jeanne, j’ai déjà la commode. Lise, tu pourrais le mettre dans ton séjour ultra design, le décalage des styles c’est très mode !!! » « Ah ! non, Louis est intransigeant, rien au plafond, dit-il.. »

Je n’avais plus d’argument, et pensais à nos grands-parents, à leur voyage là-bas, ce bout du monde ! Ils n’avaient jamais bougé de leur campagne, et ce cadeau, imprévu, jeunes mariés, cette escapade offerte, une folie ! Venise… la mer, la lagune, les palais dans cet écrin, le bonheur de se promener dans ces rues piétonnes, bruyantes, gaies… Nez au vent sur le Grand Canal, je les suivais. J'imaginais l’ultime envie de cet achat, avant de repartir, ce souvenir clinquant qui ne les quitterait pas..

Que penseraient-ils de notre braderie familiale d’aujourd’hui ??? Ils y tenaient tant à leur « Vénitien » comme le nommait grand-père, comme s’il s’agissait d’un personnage qui avait accompagné leur vie.. Chaque fois qu’il en parlait en le montrant du doigt, il glissait un regard amusé et complice vers ma grand-mère… qui faisait semblant de ne pas comprendre ! Mes parents l’avaient gardé, il semblait de la famille, et aujourd’hui….

Je fis à nouveau le tour du clan, chacun ramassait ses affaires, remplissait le coffre, ou parfois le toit des voitures, ils pensaient déjà à autre chose, au retour, à la route encombrée, aux pannes éventuelles d’ascenseur, au déballage. Je me sentis très seul tout à coup. Et c’est avant de fermer les volets et de dire adieu à la maison, que j’eus le besoin irraisonné de saisir un rideau abandonné sur un fauteuil bancal, d’envelopper le « Vénitien », de l’installer dans mon coffre. Puis, en rentrant sur la route, je décidai que mon bureau, dans le fond, était bien assez grand, et qu’il suffisait que….

 illustration: http://www.papillon-papillonnage.com/

lustre