Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage" (en italique).http://www.papillon-papillonnage.com/

 

papillon cintre

Je me demande pourquoi tout ce que je fais est tordu.

Comme un cintre à qui on a tordu le cou pour lui permettre d’assumer sa fonction de cintre, d’accroche nœud-pap, de croche-cravate. « Tourne sept fois la langue dans ta bouche », me disait ma grand-mère. Je suppose qu’elle en avait assez de m’entendre, du temps où j’étais bavard et insoucieux du bruit – un môme, quoi. Tourne sept fois ta langue… Elle, tournait sept fois la cuiller dans sa tasse avant de laisser reposer le marc, pour le lire après avoir bu, précautionneusement, le café.

Ce qu’elle lisait faisait beaucoup rire ses amies. Après, elles me regardaient l’œil en coin, et comme je me prénomme Marc, j’avais l’impression que Mémé avait lu mes petits secrets, pour les révéler en chuchotant. Ce que je parvenais à saisir de leurs chuchotis tenait du langage d’initiés, cela m’inquiétait. A y réfléchir aujourd’hui, je croyais qu’elles commentaient mes cachotteries, mais sans doute avaient-elles peur que je ne surprenne les leurs… Enfin, allez savoir. Les adultes ont une drôle d’attitude envers les enfants, parfois. Ils disent les aimer, mais à voir l’avidité de leur regard, on a l’impression qu’ils se vengent. Les enfants jeunes sont libres, et les adultes – certains adultes – sont pressés de les mettre dans des cases.

La case du crayon de couleur rose n’est pas celle du feutre vert, les nœuds qu’on fait à sa langue ne sont pas ceux de nos lacets, et la maîtresse s’énervait parce que je n’arrivais pas à lire bien à voix haute.

C’est parce que je lisais trop vite à voix basse ! L’histoire faisait des loopings rien que pour moi, et c’était énervant d’attendre les autres.

Mémé aussi elle voyait loin, dans toutes les directions. Je n’avais pas huit ans qu’elle s’inquiétait déjà de ce que je serais à l’âge adulte, et elle m’avait fiancée à la petite-fille d’une de ses amies à cheveux mauves : je m’unirais à une fille et petite-fille de mercière. Mémé condescendait à envisager une fille d’horloger. Il s’agissait toujours de faire coïncider les bonnes cases et les rouages adéquats. Dans l’ordre s’il vous plait…

A neuf ans, je suis allé jouer chez l’horloger. J’ai tout renversé de sa boite à réparer les montres. Soudain il y eut des roues crantées et des tournevis minuscules partout, un trésor répandu dans la poussière d’elfe…

Quand même, j’ai pu y retourner, le père de ma presque fiancée avait bien vu que je ne l’avais pas fait exprès. Il a vu aussi je me suis passionné à retrouver, ramasser et ranger. Puis à l’interroger, et à écouter.

D’ailleurs je suis devenu horloger, bien plus tard, c’est ma profession d’aujourd’hui. Je travaille dans un coin obscur d’un grand magasin très éclairé, mais les gens finissent toujours par me trouver. Evidemment, à l’heure actuelle, on doit surtout changer les piles de montres électroniques, mais quelquefois on m’apporte un oignon de grand-père, ou bien on m’appelle au chevet d’une Comtoise.

Les fiançailles ? Non, elles n’ont pas tenu, Denise aujourd’hui s’appelle Gaston. Comme quoi, il arrive qu’on se trompe en classant les rayons de couleur – oups, les crayons, bien sûr. Pourquoi tout ce que je dis est tordu ? Mon nœud pap’ est trop serré ? Ah, je ne me rends plus compte, à force.  

…Non, la fille de la mercière non plus, ça n’a rien donné. J’ai un bon métier, mais plus d’avenir matrimonial. Devant les filles, de mercière ou de sorcière, encore maintenant je me sens tout déshabillé, j’ai l’impression qu’elles rient de mes petits secrets. Un coup d’œil, et dans ma tête je déroule toute l’histoire (qui finit mal), ça fait des carambolages relationnels avant même le premier rendez-vous.

C’est que je continue à lire trop vite, et rien que pour moi ? C’est intéressant ce que vous dites.

Elles sont jolies vos cartes de tarot, mais elles ne me parlent pas trop. A part… celle-là, oui, qui vient de sortir. Le pendu, branché sur son arbre desséché. C’est moi. Ce n’est pas comme ça que Mémé me voyait, elle me projetait au moins roi de la rue. Mais les adultes, ils ne devraient pas « voir » trop loin pour les enfants. Voir et vivre au présent, c’est la chose la plus difficile, non ?

Enfin… autrefois je n’en avais rien à sonner, des partis que Mémé me présentait. C’était pas encore l’heure, vous comprenez ? Mais quand même, c’était une forme de gloire.

Aujourd’hui, me restent les comtoises… Un joli timbre, mais une conversation répétitive.

Un jour, ma grand-mère a trébuché sur la septième marche en descendant, ça non plus elle ne l’avait pas prévu. Et moi j’ai tourné sept fois la langue dans ma bouche avant de pleurer-crier, j’avais peur qu’elle s’énerve encore… Qu’elle parte sur l’énervement, la déception.

Je suis un asséché affectif, on peut dire ça. Je lis trop vite, ça lit trop vite à l’intérieur de moi, il ne me reste plus beaucoup de voix pour tenir les autres au courant. Et puis, penché sur des rouages minuscules toute la journée, ça n’aide pas.

Est-ce que je crois lire le destin dans le cosmos horloger ? C’est une idée ça, peut-être bien. Du coup, j’ai plus d’intérêt pour mon destin à moi…. J’aime bien ce que vous dites. J’ai l’impression que vous me connaissez, enfin un peu, que vous me devinez. Mais d’être deviné, pour une fois ça ne me fait pas peur.

…Vous avez raison, il y a quand même un truc, qui est à moi et que j’aime. Mon atelier perdu. C’est presque à la campagne, loin du grand magasin. Une grange. J’y répare les tocantes chinées dans les brocantes.

Enfin, quand je dis que je les répare, en fait je les transforme. Ça fait comme des sculptures aériennes tenues par des plexiglass… Non, je ne les ai jamais montrées à personne. Trop mélangé, aurait dit Mémé. « Si tu dois être horloger, sois horloger mon garçon. Laisse les artistes à leur désordre. » Mais depuis le temps, ça a dû cesser de lui faire de la peine.

Ah, la carte du pendu signifie la maturation et le détachement ? J’aime assez, c’est vrai, comment le bonhomme sourit et replie une jambe contre l’autre, en triangle. Pas si tordu, en fait.

C’est vrai que mes sculptures horlogères, elles ressemblent un peu à ça. Des triangles et des cercles. Certaines sont tête en bas, d’autres tête en l’air, elles me sourient, elles tocantent leurs secrets…

Vraiment, les voir vous amuserait ? Une autre sorte d’arcanes, dites-vous ? Euh, il y a toujours un peu de poussière d’elfe dans cet atelier perdu, j’espère que vous n’éternuerez pas.

Enfin, si vous éternuez je vous dirai « A vos souhaits », et peut-être que la magie fonctionnera…