FRANCÈSE 12

 

« Ô Marie, si tu savais... »

 

 6 Forêt d'Écouen

  « Après qu'il eust pris congé de sa souveraine, il vint tout dolenz se perdre en ugne forest grande & obscure, à l'ymage du chaos où se treuvoit plongé son esprit. Là, il se mit à fayre de grans soupirs & arrachant ung morceau d'écorce à ung arbre quy estoit en sève, il y écrivit ugne prophétie en latin : six vers prédisant à sa dame ung funeste destin. » (Brantôme)

 Si l'on me demandait de dire en trois mots ce que fut ma vie à la cour ducale de Pézenas (mais personne ne m'a jamais posé la question), je répondrais, dans un ordre indifférent : « la fête, la bonne chère et la galanterie ».

Les deux ans que je passai là-bas s'écoulèrent aimablement, sans heurt, j'avais l'impression de vivre un rêve. Un besoin d'incessant divertissement m'éloignait de la dure réalité quotidienne, laquelle finit pourtant par me rattraper.

Ce xve de décembre MDLXXVI, la cour ducale était en fête. Henri de Montmorency-Damville était revenu de Paris, porteur des bonnes nouvelles. Sa majesté Henri dernier manifestait envers lui, quoique depuis peu, les meilleures dispositions. Le monarque avait pris un édit de pacification accordant dans tout le royaume « l'exercice libre, public et général de la religion prétendue réformée ». Il confirmait par la même occasion Monsieur le duc dans ses fonctions de Gouverneur de la Province… oui mais avec devinez qui ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille : avec pour lieutenant le vicomte de Joyeuse ! À l'entendre, tout le monde aurait dû trouver son compte à ce compromis. Antoinette de La Marck avait un regard plus critique, estimant que la seconde mesure aurait immanquablement pour effet d'annuler la première. Associer Damville et Joyeuse revenait pour ainsi dire à marier la carpe et le lapin. Point n'était besoin d'être grand clerc pour penser que ces deux hommes, d'humeurs si contraires, ne manqueraient pas de s'affronter et que leur attelage tirerait à hue et à dia.

Ce soir-là, pour célébrer l'évènement, tout le monde avait mangé et bu sans modération. Dame Damville incitait vainement son époux à la modération. Quel besoin ce diable d'homme avait-il de se jeter sur la bouteille de vin de Mirevaux, lequel passe, comme on sait, pour le meilleur cru de la province ? Soudain, sans qu'on en sût la raison, Monsieur le duc prit congé de la compagnie au beau milieu du banquet, se dirigea vers son cabinet de travail, et ne reparut plus. Madame Antoinette, appréhendant un coup de sang, me fit signe, en tant que sa proche et personne de confiance, d'aller sur place et voir discrètement ce qu'il en était. Ignorait-elle que son époux m'avait troussée comme une servante, ou bien fermait-elle les yeux sur ses frasques ?

Je poussai la porte avec précautions, puis, à pas feutrés, me faufilai dans cette pièce tendue de cuir repoussé, qui faisait fonction tout à la fois de bibliothèque et de cabinet de curiosités, accessoirement de fumoir. Calé dans son fauteuil, les yeux mi-clos, comme perdu dans ses pensées, Henri de Montmorency somnolait, à peine parut-il s'apercevoir de mon arrivée. Avait-il toujours sa connaissance ? Antoinette avait sans doute raison de craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de grave.sans doute raison de craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de grave.

                                   Pet6b LETTRINE2 ipe ou calumet ? Le duc tenait au creux de sa main cet étrange objet dont il avait bourré le fourneau de pétun, poudre odorante, et l'avait embrasé du bout d'un tison pour en tirer de longues et voluptueuses bouffées.

Cette substance aux vertus étranges, qu'on utilise habituellement pour priser, avait été ramenée des Indes occidentales par des colons venus de ces lointaines contrées (1). Sa fumée répandait dans la pièce une âcre puanteur.

« Pétuner, disait-il, a des vertus thérapeutiques. Les Indiens d'Amérique tiennent qu'elle éloigne les mauvais esprits ». Je ne saurais dire si les effets du tabac s'ajoutent à ceux de la boisson ou les contrarient, mais je pus éprouver l'intensité des hallucinations qu'il procure.

Dans un état second, Monsieur le duc prononça dans un soupir une phrase que je ne saisis pas tout d'abord, mais qui de toute évidence ne s'adressait pas à moi ;

« Ô Marie, si tu savais…. »

Je ne fus pas longue à faire un rapprochement avec le livre ouvert sur les genoux du maréchal. Il s'agissait des « Dames illustres » de Pierre de Bourdeille, dit Brantôme, « troisième discours sur la reine d'Écosse, jadis reine de notre France ». Et ceci me donna la clé de l'énigme.

Marie Stuart, qui d'autre ? Entre les volutes de fumée, un fin visage flottait, qu'encadrait une chevelure splendide aux reflets si blonds, si cendrés... Damville retrouvait les traits de la jeune reine qu'il avait jadis passionnément aimée, et qui n'avait jamais quitté sa mémoire.

Cette femme était la plus belle et la plus émouvante qu'il eût jamais connue. Sa jeunesse se paraît de toutes les grâces innocentes qu'on prête aux âges les plus fêtés de la vie. Une ample jupe faisait ressortir sa taille élancée. Grande, faite à peindre, l'air noble et fier, elle apparaissait sobrement vêtue, appréciant le noir et le blanc, tons qui mettaient en valeur ses yeux mordorés.

Quel étrange pouvoir ont les livres, de nous abstraire du quotidien et nous transporter dans l'espace et dans le temps ! J'eus l'audace et la curiosité de lire par dessus l'épaule de Monseigneur le passage sur lequel il s'était arrêté, sa lecture plongé dans un abîme de songerie, et me pris à rêver à mon tour, partageant les mêmes visions.

           6c LETTRINE3a scène en question s'était déroulée quinze ans plus tôt (1) sur la côte d'Écosse, à quelques encablures du port d'Édimbourg où l'on avait jeté l'ancre pour la nuit.

Aux yeux du maréchal assoupi, dans son imaginaire échauffé, le décor familier s'était estompé, comme englouti dans une mer glauque.

Ce n'était plus de la fumée qui s'échappait du fourneau de sa pipe, mais un brouillard épais, voilant tout ce qui se trouvait alentour. On ne distinguait pas la ligne d'horizon, tant le gris des flots se confondait avec celui du ciel. À peine devinais-je, fantômes perdus dans l'immensité de la mer, la silhouette de deux galères royales. L'une était blanche et pavoisée de fleurs de lys, l'autre était rouge et arborait les armes d'Écosse. À partir du vaisseau d'escorte, il se faisait un incessant va-et-vient de chaloupes.

Les deux galères avaient quitté Calais un quatorze août à midi. Bien qu'on fût au coeur de l'été, ce décor mélancolique était nimbé d'une lumière opaque.

Un bruit de fond se fit entendre. Les autochtones saluaient par une bordée de coups de canon l'arrivée de leur nouvelle souveraine. Cette terre inhospitalière, à l'image du temps qu'il faisait, était sombre partout où le regard se portait.

Marie, veuve à dix huit ans d'un enfant-roi scrofuleux, manifestait la générosité, le courage, la gravité d'une femme accomplie. Après la mort de François second, la fille de Jacques V Stuart et de Marie de Guise entendait succéder à sa mère, elle aussi récemment disparue. Elle voulait retrouver le pays de son enfance et monter sur ce trône improbable auquel rien ne la préparait.

C'est avec détermination que la jeune femme avait décidé de partir. Calmement, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, elle allait vers son destin. Peu de temps après la mort de François second, une poignée de gentilshommes français l'avaient accompagnée depuis le royaume des lys jusqu'à sa lointaine Calédonie. Le maréchal faisait partie de son escorte. Outre Damville, trois des oncles de Marie étaient montés à bord du vaisseau royal : le duc d'Aumale, François de Guise, grand prieur de Malte et René, le jeune marquis d'Elbeuf. Les quatre « Mary », ses amies d'enfance, entouraient la jeune souveraine. Il y avait aussi Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, un brillant causeur, un brin caustique, dont Damville disait qu'il fut son « aimé compère ».

Trois mois durant les gentilshommes français firent de leur mieux pour recréer dans l'austère château des Stuart l'atmosphère de la Cour de France, avec ses fêtes incessantes, ses chants et ses danses, ses jeux floraux. Mais, la saison s'avançant, il fallut bien repartir. Damville avait fait ses tristes adieux à Marie. Il laissait sur place son propre écuyer, Pierre de Chastelard, pour l'attacher au service de de la reine. Ce doux poète avait charge de de lui dire, en prose ou en vers, ce que désormais Montmorency ne pourrait lui-même plus exprimer. Hélas pour lui, le petit Chastelard manifesta son tempérament inconséquent, outrepassant la mission qui lui était assignée, à tel enseigne que, peu de temps après, ses écarts de conduite finirent par lui coûter la vie (2).

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L'an MDLXXVII, un peu plus de deux ans avant le siège de Leucate, étant de passage à Pézenas, je trouvai Monsieur le duc bouleversé. Henri de Montmorency m'apprit que Marie Stuart, déjà depuis dix ans à la merci de sa cruelle rivale, avait péri sur l'échafaud. Ni le roi d'Espagne, dont la flotte avait été démantelée, ni le roi de France, son beau-frère, n'étaient intervenus, autrement qu'en paroles, pour tenter de sauver cette reine infortunée. Elle était morte oubliée de tous. Je manifestai ma compassion au gouverneur, sachant qu'elle fut son amour de jeunesse. Il m'offrit à cette occasion le récit de Brantôme, complété d'un ultime chapitre, dont il se fût bien passé…

Souventes fois, l'Histoire a de tels rebonds, difficiles à supporter.

 Piste d'écriture : (selon Natacha Salomons, « la galerie des maris disparus »). Écriture subjective à la troisième personne. Dans ce chapitre, Francèse, placée en position de « narrateur détaché », fait à la faveur d'un moment d'ivresse, une incursion dans la pensée du duc de Montmorency (qui décidément « n'est pas une brute »), et lui découvre un amour caché.

 Notes :

(1) L'usage de la feuille de tabac, préalablement mise à sécher sous un « haloir », puis finement râpée, s'était d'abord répandu à la Cour de France avant de s'étendre ensuite à la noblesse de province. Pour « priser », il suffit d'aspirer bien fort une pincée de pétun délicatement posée sur le gras du pouce et portée aux narines. Ce geste procurait une sensation délicatement épicée, à moins qu'il ne fît tout simplement éternuer.

(2) Chastelard, non content de faire des vers, se montra plus entreprenant que ne l'autorisait l'étiquette, il dépassa même en se cachant sous le lit de sa souveraine, les bornes de la simple convenance. La reine le chassa de son entourage. Le malotru revint clandestinement et récidiva. Cette fois Marie Stuart, qui ne badinait pas avec sa dignité royale, lui fit couper la tête pour crime de lèse-majesté.