Piste d'écriture: des débuts de nouvelles. Ici, il s'agit d'un texte de  Olivier Salün,  Plongeon, in Short Satori, 14 nouvelles sur l’Eveil, éd Antidata, 2007.

“Les déceptions sentimentales permettent de développer certaines aptitudes. N passa maître dans l’art de rentrer chez lui.”

Un de ses amours de jeunesse, une échevelée, l’avait bien fatigué et fait courir avant, devant toute sa bande réunie, de lui porter l'estocade. Il avait rampé un moment au ras du sol, avant de parvenir à sécréter un narcissisme suffisant pour remettre le pied hors de chez lui. La remarque désobligeante qu’elle lui avait négligemment balancée avait porté au-dessous de la ceinture, et il avait durablement évité les membres de cette bande, préférant s’en reconstruire une autre, petit à petit.

Ses études terminées, il dormait plus souvent au travail que chez lui. Mais une autre femme lui avait joué la saga multi-volumes du grand amour, conçu tout frais encré pour durer jusqu’à ce que mort s’en suive. Il était tombé dans le panneau, s’installant dans son appartement, alors que le moindre paragraphe de vie commune était pénible avec elle. Discussion sans fin, pinaillages. Rien n’allait jamais, il n'était pas assez ceci mais trop cela. Surtout pas assez riche, et trop peu enclin à le devenir. Cela avait duré longtemps, beaucoup trop longtemps. La faute à cette fichue idée de grand amour, qui s'était emparé de lui, altérant sa conscience, paralysant sa capacité d’action. Pas de rupture franche possible. Ils s’étaient enlisés chacun dans leur camp retranché. Derrière des herses, des douves et des chausse-trappes, ils survécurent à la limite de l’asphyxie. Ils s’agressaient méthodiquement, à coup de chapitres moyenâgeux de carreau d'arbalètes, de projection d’huile bouillante et de trahisons. Pour finir elle l'avait sommé de déguerpir, pour le remplacer par un manant sans le sou, sans grand-chose pour lui en apparence, mais avec qui elle filait le parfait amour depuis. Fin de la saga, pour lui du moins, recherche d’un appartement, en urgence. Mais il ne parvenait pas à rester tranquille dans sa chambre, à laisser le temps s’écouler en paix.

Il y eu alors une fille de cinéma, une beauté comme on n’en voit que dans les films. Le souci c’est qu’elle s’y croyait vraiment, dans un film. Toujours à se mirer dans le regard de l’autre. Antinaturelle au possible, sans un gramme de spontanéité. Bref elle se regardait vivre, se faisait photographier et filmer vivre, mais ne vivait pas. Un détail pour elle, du moment que les apparences se montraient à la hauteur. Lorsqu’il comprit que cette hauteur confinait des profondeurs abyssales, il la laissa avec ses ordis, webcam, tablettes, smartphone, et sortit acheter des cigarettes, pour ne plus revenir. Hébergement sur divers canapés dans des salons d’amis, recherche d’un logement encore, en prenant un peu plus de temps pour le choisir cette fois.

florence paysagesÀ ce moment du film, il avait fait une longue pause sentimentale. Les femmes il voulait bien les regarder de loin, en coin, sur écran au cinéma à la rigueur, mais il n’avait plus aucun goût pour la 3D.

Et il comprit qu’il se sentait merveilleusement bien avec lui-même. Pas de discussion inutile, de temps perdu, de malentendu, de conflit, de haine, de perversité. Enfin. Il voyagea, s'intéressa à l’art. A une conférence portant sur les peintres flamands de paysage, il se trouva assis à côté d'un petit brin de femme qui l’intrigua. Vive et détachée, originale et discrète. Il la revit durant ce cycle de conférences. Et de tableau admiré ensemble en tableau admiré ensemble, ils se mirent à discuter, à ne plus vouloir arrêter de discuter, et à rentrer ensemble dans son appartement à lui ou son appartement à elle, pour continuer à discuter. Enfin il se sentait chez lui, simplement chez lui.