christiane dialogue

Piste d'écriture: le dialogue (avec conflit) 

               Emile vient d’assister bien malgré lui à une dispute –encore une- entre sa bru, Aline, et sa petite fille Chloë qui l’étonne toujours et l’agace souvent par l’étendue de ses désirs et de ses revendications. Aline en colère vient de tourner les talons, et quitte la pièce coupant court à la discussion avec sa fille. En vieux sage qu’il se croit, et parce qu’il aimerait éviter que le repas tout proche ne tourne au conflit entre l’adolescente et ses parents, Emile sort de son silence et tente de raisonner Chloë.

« Voyons Minette tu n’exagères pas un peu ? Rentrer à une heure du matin à ton âge c’est largement suffisant !

-Oh  Papi ! Tu dis toujours la même chose. Tu ne comprends pas qu’à une heure on commence à peine à s’amuser et je suis la seule obligée de partir à cette heure-là. Les autres…

-Non, l’interrompt-il. Ne me parle pas des autres ; ils n’ont donc pas de parents qui s’inquiètent ? Ils ont toutes les libertés ?

-Eh bien oui, justement, leurs parents leur font confiance, eux ; et puis peur pourquoi ? Il faut pas s’inventer des dangers non plus ! Bien sûr toi t’en es resté à la guerre et au couvre-feu ; tu me l’as déjà raconté cent fois  mais on a changé d’époque ! »

Emile refuse de céder. Il adore sa petite fille, comprend ses rêves d’indépendance : il a été jeune lui aussi et il sait d’expérience que la jeunesse se rebelle facilement contre les interdits des adultes ; mais il comprend également (et même approuve) Bertrand et Aline.

« Oui évidemment on a changé d’époque. Heureusement… ou malheureusement. Je me demande parfois si on y a gagné.

Chloë écarquille ses grands yeux bleus, pince les lèvres et rétorque vivement.

-Parce que tu regrettes ton époque maintenant alors que l’autre jour tu étais tout fier de savoir utiliser internet ! Et puis dis la vérité : ça te plait pas peut-être de pouvoir regarder la télé quand tu veux, et d’avoir plein de programmes ? Tu m’as bien raconté qu’avant il n’y avait qu’une chaîne et encore elle ne marchait que le soir. Alors ?

-Bien sûr c’est vrai ; je ne dis pas que rien n’est bien aujourd’hui, mais tu sais nous, même sans télé on ne s’ennuyait pas : on jouait beaucoup dans la rue avec nos amis, tandis que maintenant, avec toutes ces voitures…

Chloë bondit intérieurement .

-Ben justement voilà, nous aussi on aime retrouver nos copains ; et on aime se regrouper tous ensemble chez quelqu’un qui a des parents ouverts d’esprit et qui nous passent leur maison. Seulement on aime bien se retrouver la nuit, on mange des pizzas, on se mate un film, on écoute de la musique, on danse. Et ça des parents bornés, ils comprennent pas que ça doit durer toute la nuit »

Emile sent que la discussion lui échappe. Qui a commencé à parler d’époque, sujet si souvent débattu avec sa petite fille ?... Mais voilà ! Son époque à lui avait aussi du bon et il a envie de la défendre : on gaspillait moins, on respectait la nourriture (on en manquait parfois) on faisait attention à l’eau, on n’avait pas besoin d’autant de vêtements… On savait être parcimonieux.

« Parcimonieux ?…Mais papi tu vas quand même pas te plaindre qu’on prenne une douche par jour et qu’on se change souvent. La même tenue toute la semaine faut pas exagérer.

-D’accord, d’accord, concède-t-il. L’opulence, toutes ces richesses dont on rêvait jadis… Tous ces biens qu’on ne pouvait même pas imaginer… Mais tu aimes ça toi, ces villes qui n’en finissent plus de grandir, ces automobilistes coincés dans des bouchons qui semblent s’énerver après un ennemi invisible, le portable coincé entre l’oreille et l’épaule. Tous ces gens, toutes ces vies isolées dans des mondes hermétiques ? Cette vie folle.

Emile se perd un peu dans son discours tandis que Chloë, amusée, le rappelle à la réalité.

-Bon mais dis papi. Tu le diras aux parents que une heure du matin quand même c’est vraiment trop tôt ? » 

 

Octobre 2017