Piste d'écriture: comment écrire le rêve (et son éventuel impact sur notre vie diurne?). Des cartes éditées par Tubographe Editions ( www.tubographeditions.fr) nous ont aidés.

Rêve numéro 666. LE SILENCE

La pièce est « ombrageusement » silencieuse. Ai-je moi-même remonté le rabat du drap juste par-dessus ma tête ? Est-ce moi qui suis cachée au fond du lit ou une autre ? Tant que je ne me résous pas à ouvrir mes paupières, je n’en sais rien. Et ce mot que j’emploie, « ombrageusement », est-il approprié à la situation qui nous préoccupe ?

 — Oh Oh ! et je desserre les mains qui retiennent le drap.

— PFFF !!!

Qui dit cela, enfin qui le souffle ?

— Quelqu’un …?

Je me risque à toucher ma peau, d’abord sur les flancs, d’une manière symétrique. Puis sur les cuisses, et je remonte, jusqu’à mon cou, là-derrière, où les cheveux humides de la nuit collent un peu. Enfin j’ose effleurer mon visage et mes paupières — ces fameuses paupières que je me refuse à ouvrir — comme une vérification sur la personne : si mes doigts sentent ce que sentent mes joues alors c’est que je suis bien là, sous le drap, entière, vivante.

La pièce est ombrageusement silencieuse dans le rêve numéro 666.

Le silence est une pièce qui dresse autour de moi, des murs impénétrables d’une solidité telle que seul un souffle puissant pourrait briser. Que puis-je faire maintenant si ce n’est souffler, souffler à faire gonfler le drap qui, dès que je reprends une puissante inspiration vient se coller sur mon visage telle une main qui me bâillonne. Oh oh !

— S’il vous plait, écoutez-moi, je suis éveillée, je respire pire pire …

Une quinte de toux ricoche comme une volée de flèches qui se fichent dans le drap qu’heureusement j’ai relevé en tipi. J’en réchappe, vivante, consciente et combative. Quelle est la meilleure arme contre le silence, le bruit ? Non, le bruit sonne creux. Il reste la parole, les mots, les gestes qui claquent.

— Oh oh ? Quelqu’un ? PFFF !!!

Ah, je me reconnais. Le PFFF!!! c’était moi aussi. Les poings serrés se frottent avec la dernière énergie sur les paupières, les yeux se décillent, les dents grincent un peu entre des lèvres cartonneuses, des oreilles cotonneuses perçoivent le froissement de l’étoffe que je repousse. Mes os craquent-ils réellement lorsque je me redresse ? Mes pieds, flap-flap, sur l’humide des pavés froids ?

Tous ces mouvements, minuscules et téméraires, brisent ce silence, le laminent, le déchirent. Silence. Un frisson me parcourt venant du sol, un courant électrique qui sur son trajet fait se dresser poils et cheveux, électriques électriques, réveil électrique avec grésillement et sensation de chaleur intense. Si cela ne cesse pas très vite, je crois que je vais finir par me réveiller et ce sera tant pis pour le silence, tant pis pour lui et sa survie. A un moment je devrai décider « Lui ou Moi ».

— Oh oh ? Quelqu’un ? PFFF !!!

Un sursaut. C’est fini. Je ne dors plus ! Enfin, je crois.

 

Rêve numéro 63. LES AUTRES

« Ecoutez-moi ! Je suis sûre qu’il n’y a aucune logique. Ni raison valable pour passer du 666 au 63. Sais-tu de quoi il s’agit ? Le 63 n’est pas un rêve bon sang ! Je dois même dire-avouer que c’est un cauchemar. »

Un film d’horreur. Son titre clignote au fronton de mon rêve comme une enseigne lumineuse : « les Autres ». Une fois sur quatre ou cinq, certaines lettres restent éteintes et ne reste que l’incompréhensible mot « saute » comme une injonction. Moi, j’étais bien dans mon lit, dans ce silence ombrageux comme un maître jaloux, recouverte d’un drap blanc et frais, froissant le lin entre mes doigts comme une peau, usant mon souffle comme on mange une glace, voluptueusement.

« Les Autres ». Je sais que c’est un rêve. Le rêve du bord, celui qui pousse au bout du quai de la nuit. Désespérément je m’accroche à ce que je trouve sur mon chemin : une poignée de porte, un pied de parasol, un bouquet de poteaux électriques, un pare-chocs chromé, un arbre… Ce dernier, je ne vais pas le lâcher. Autour de son tronc mes bras en couronne, au bout de mes bras mes mains-cadenas. Non, rien ne me convaincra de desserrer cette étreinte. Si je reste assez longtemps ainsi je pourrai profiter des premières cerises car déjà les bourgeons éclosent, les fleurs scintillent, les pétales tournoient. Non, pas sur mon nez, non ! L’insecte est venu, m’a piquée, avant que d’une main agile j’ai pu le chasser. Zut, j’ai lâché !

Par vagues successives, ce sont les Autres, ils arrivent. Les bruits de pas suivis de près par les échos de conversation. Les conversations qui se transforment en cris. Les cris qui a leur tour se muent en disputes. Des trucs et des machins qui se heurtent, des verres qui se brisent, des freins qui hurlent autant qu’il est possible mais…

Mais tout au fond, loin, au fond du tableau j’entends, je perçois comme un bruit de vague qui roule, comme un éclat de rire, ou deux, qui roulent de concert. Une cloche, un tintement, un cri d’enfant, un aboiement, encore un cri d’enfant, un camion qui tressaute sur un ralentisseur et une accalmie. Je ne veux pas me lever. Je veux dormir encore !

Je veux tout recommencer depuis le début de la nuit. Reprendre au rêve numéro 6. C’est celui que je préfère entre tous.

 

Pour le rêve numéro 6 : SE LEVER OU PAS

Une chambre. Un lit. Une lampe qui sait se faire discrète et qui s’adapte à la situation : un claquement de mains et elle se fait oublier. Le double bouton qui gère la nuit : une flèche en haut, une flèche en bas. C’est moi qui décide de la nuit ou du jour. La porte est aussi blanche que les murs, que le volet, que les draps. C’est une chambre lumineuse, si je le décide. La fenêtre à l’aide de son volet annihile totalement ce qui est LE dehors, le bruit de la vie, du vent, du train et des Autres, les vrais et ceux du rêve 63, enfin disons le cauchemar.

Le numéro 6, pour l’obtenir, rien de plus simple. Je traverse la salle de bain pour en ressortir la bouche fraîche, la peau humide. La poignée de porte m’obéit sans résister ainsi que la petite flèche qui commande aux volets. Quand je me glisse entre les draps si frais, ils m’enveloppent. Ils sont vivants et n’attendaient que moi pour le prouver. Ne reste plus qu’à claquer des mains et la lampe s’éteint. Des pensées m’envahissent : « Ce que je devrai faire demain » ; « Ce qui se passera si je décidais de rester au lit » ; « Ce qui ne se passera justement pas si je refusais de me lever ». Le numéro 6, c’est celui qui décide de la suite à donner à ma vie. Je ne dors pas encore que déjà il m’assaille. Il me fait peur et me rassure. Je vais disparaître bientôt consentante dans l’ombrageux silence de ma nuit. Et demain, oui demain seulement, « les Autres » réapparaîtront avant même que j’aie ouvert portes et fenêtres. Ils arriveront insidieusement par des interstices que je n’ai pas encore découverts, que je n’ai pas comblés. Ils se glisseront jusqu’à la surface de ma conscience, par sauts et par sursauts.

— Quand le réveil sonne, sois honnête, dis-moi quel choix me reste, si ce n’est celui de me lever ?