Piste d'écriture: le rêve, comment on s'en débrouille, quels rapports éventuels avec notre vie diurne.

Il rêve. Grande carcasse une peu lymphatique le jour, il s'épuise la nuit dans ses rêves. Escalade l'Everest et descend les gorges du Colorado dans la foulée. Ou alors accomplit des tâches herculéennes, comme vider un lac à la petite cuillère, ou bâtir une montagne, en accumulant des couches de matériaux divers : plastique, coton, béton… Très rapidement.

Dans son rêve de stakhanoviste, dans les moments d'épuisement, il s’endort. Et là il rêve. Il rêve qu’il navigue, à toute petite vitesse, sur de grands fleuves majestueux, dont les rives se laissent à peine apercevoir. De temps en temps un rapide, ou une chute d’eau, comme autant de faille, dont il ne sait pas trop comment il se sort. Accumulation de chutes, grosse fatigue. Et il se réveille dans un autre rêve. Un univers urbain, froid et glaçant, déshumanisé. Où il court. Il court pour échapper à des poursuivants sans visages. Il court à la recherche de nourriture. Il court pour échapper à un accident nucléaire (c’est débile, mais c’est comme ça). Il court, court toujours, sans raison parfois.

À bout de course il tombe dans un autre rêve. Un désert maintenant, étouffant de chaleur la journée, glacé la nuit, où il erre entouré de chacals et de hyènes. Qui se rapprochent, se rapprochent, au fur et à mesure qu’il perd du poids, car il est privé de nourriture. Les hyènes ricanent plus fort, elles grossissent. Lui diminue de taille, perd pied dans les sables, attend le coup de mâchoire fatal. Qui ne vient pas, il est maintenant transporté en pleine préhistoire, dans un village lacustre, membre d’une communauté extrêmement joyeuse. En fait il est à la fois la grand-mère, le père, et une jeune fille. Qui dansent et chantent toute la nuit, enivrés d’une boisson fermentée.

Au petit matin, à bout de fatigue, il s’endort d’un sommeil lourd. Est réveillé par le craquement de la mâchoire d’une hyène sur son omoplate gauche. Entièrement digéré il se retrouve courant dans la ville abandonnée, coincé entre deux séries de poursuivants, puis poussé par des rafales de vent. Une dernière bourrasque, et il atterrit dans les tourbillons tièdes du fleuve dont on ne discerne pas les rives. Peine à se stabiliser, à échapper aux remous. Monte dans une pirogue vide, et rejoint une des rives, à coup de rames tranquilles. S’endort aussitôt.

Se réveille, bien reposé, pour entreprendre de nouveaux travaux d’Hercule : pour commencer, nettoyer des grottes obstruées par des milliers d’oiseaux morts, des goélands ; puis creuser un canal à mains nues entre la France et la Russie. Il arpente la muraille de Chine à midi, traverse la baie d’Halong à la nage à 16 heures, et escalade le Fujiyama à 18 heures. S’endort dans une petite auberge de campagne japonaise, après un bon bain chaud en plein air. Et se réveille.

Et là, là, il n’en croit pas ses yeux. Sa femme est à côté de lui, qui lui caresse le bras avec douceur. Une beauté de feu. Mais le feu est un élément qui ne lui parle pas. Il ne sait pas l'intégrer, le vivre.

Une journée commence, mais il n’en a pas envie, il ne l’a pas choisie. Une journée qui va se traîner, perdue en mille petits riens, irrémédiablement plate. Sans énergie, sans mobile, sans prise sur les choses. Un concentré de vide. Il n’attend qu’une chose, se coucher enfin, pour rejoindre cette réalité vivante qui s’empare de ses nuits.