Piste d'écriture: le rêve, et ses liens avec le quotidien.

Accéder à la propriété

 

Comme chaque fois que j'ai mis mon réveil à sonner, je dors mal. Ou plutôt pas du tout.  Je me repasse en boucle la liste des papelards qu'il a fallu rassembler... bulletins de salaire, avis d'imposition, relevés de compte, questionnaire de santé, carte d'identité de la caution... tout est prêt depuis longtemps, bien rangé dans des pochettes plastiques qui alourdissent mais font sérieux. N'empêche, ça défile et re-défile et re-re-défile et quand ça s'apprête à re-re-re-défiler, voilà que déboule l'angoisse de la panne de réveil. Est-ce que j'ai vérifié le niveau de la batterie ? Est-ce que je ne l'aurais pas mis sur vibreur en activant le mode avion ? Et d'ailleurs était-ce bien nécessaire de mettre le mode avion ? Cette précaution d'écolo obsessionnel, est-ce que je ne pouvais pas pour une fois m'en dispenser ? Et les manip avec l'appli alarme ? Si je m'étais planté... Ça ne serait pas la première fois. Ah les bons vieux réveils chinois de ma jeunesse, qu'on remontait à la main et qui n'avaient d'autre fonction que de vous réveiller et s'en acquittaient si bien que leur tictac assourdissant n'autorisait le sommeil qu'aux travailleurs exténués, fidèles jusque dans leurs rêves à la ligne du parti, à la pensée Mao-tsé-toung. Et me voilà parti sur la pensée Mao-tsé-toung et son tissu d'inepties consignées dans le merveilleux petit bréviaire à la couverture de plastique souple, rouge, bien sûr, forcément rouge. « Comment transformer les défaites en victoires », « Il suffit d'une étincelle pour mettre le feu à la plaine », « Le Parti doit être dans le peuple comme un poisson dans l'eau », « Comment Yu-kong déplaça la montagne »... Avec sa brouette, bien sûr. Mais putain, qu'est-ce que j'ai avec Mao-tsé-toung ? J'ai rendez-vous à la Société Générale, pas au comité central. Et d'ailleurs, est-ce que ça n'est pas déjà l'heure ? Il me semble voir une lueur dehors, mais c'est peut-être un lampadaire. Il faut que j'aille voir et d'ailleurs, j'ai envie de pisser. Mais la lumière de mon portable risque de la réveiller. Tant pis, j'y vais dans le noir. Le repérage dans l'obscurité, ça me connaît, sauf quand je crois être à Vaison alors qu'on est à Montpellier, ou vice-versa. Enfin aux WC. Je peux allumer : 4 heures 30. Purée, déjà 4 heures passées à gamberger dans le vide. Je vais être frais tout à l'heure face à la banquière. Retour au paddock dans une luxe de précautions. Le lit grince, c'est le seul bruit que je fais et celui-là, je n'y peux rien. À peine allongé, revoilà Mao avec sa verrue. Il traverse le Yang-tsé-kiang à la nage. Pour le peuple, quel exemple magnifique ! Maintenant, il trône en majesté au-dessus de la place Tienanmen. Quand est-ce qu'il va me lâcher la grappe, ce vieux con ? Il faut absolument que j'arrive à m'endormir. Aux chiottes, j'ai vérifié le réveil : tout est nickel, je n'ai aucune raison de ne pas m'y fier. Pas m'y fier, pas s'y fier, pacifier, Harlem pacifié, faut pas s'y fier. Voilà que Nougaro vient prendre la place du grand timonier comme perturbateur patenté... perturbateur, perturbateur endocrinien, endoctrinien. Nougaro m'endoctrine les glandes endocrines. C'est quoi déjà, l'hormone du sommeil ? La mélatonine ? Le marchand de sable a fait faillite. Où il est le marchand de mélatonine ?

Bon. Je calme le jeu. Sur le dos. Respirer ou plutôt laisser respirer. Et puisque je n'arrive pas à ne penser à rien, penser au moins à quelque chose d'utile. La maison. La revisiter mentalement. Prévoir les travaux. Faire des devis dans ma tête. Tiens, pas con le coup des devis. Compter les parpaings comme des moutons.

La voilà, la maison. À l'agence, ils m'ont laissé la clé avant la signature. Pas très orthodoxe pour un agent immobilier, mais bon, je vais pas me plaindre. J'avise la serrure, mais le trou n'est pas là où il faudrait. Ou plutôt si, mais pour ouvrir la porte, il faut être déjà dans la maison. Tant pis, j'appelle l'agent immobilier. Non, ça ne marche pas. Mon téléphone est à l'intérieur. Il est rentré tout seul, ce con. Normal, c'est une maison pour les téléphones. Ils m'ont prévenu à l'agence : si un téléphone se porte acquéreur, la baraque me passe sous le nez.  « Hypothèse d 'école » ils m'ont dit. Hypothèse d'école mon cul. Apparemment c'est ce qui est en train de se passer. Bon enfin, y a peut-être moyen de s'arranger. Par exemple acheter à deux, monter une SCI... après tout, c'est MON téléphone, on peut peut-être se faire confiance. Mais alors pourquoi il est rentré tout seul dans la baraque en me laissant dehors comme un con ? Un train passe dans un grand fracas. C'est vrai, je ne m'en étais pas rendu compte, mais finalement ça crève les yeux : la maison est une gare. Mais alors, pourquoi me la vendent-ils ? Je croyais que la SNCF faisait des baux emphytéotiques. Emphytéotique... où est-ce que j'ai été chercher ce mot ? On ne dit pas plutôt amphitriotique ? Il faut que j'appelle le notaire lui dire que je veux un bail amphitriotique. Appeler le notaire. Pauvre vieux ! On n'appelle pas un notaire. On le supplie de vous rappeler quand il aura le temps. Encore un train. De marchandises, cette fois, lent et grinçant, marquant sans pitié à chaque essieu le passage d'un rail au rail suivant. Là où ils mettent des éclisses qui se déglinguent et font des morts. Pauvre SNCF, trésor national en péril. Est-ce que c'est vraiment une si bonne idée que ça d'acheter une baraque si près d'une voie de chemin de fer pas désaffectée pour deux sous ? Merde, j'ai signé le compromis, laissé passer le délai de rétractation. Je suis fait comme un rat... à moins que le prêt ne foire. Mais je suis hyper solvable et j'ai une caution en béton. J'appelle Anne tout de suite pour lui en parler, qu'on trouve une solution. Mon téléphone... et merde ! Il est à l'intérieur. Y a pas à tortiller, il faut que j'entre dans cette foutue baraque. Il doit bien y avoir un passage possible, un point faible. Les volets sont clos et bien balèzes. Et cette foutue clé qui n'ouvre qu'à ceux qui sont déjà rentrés. Peut-être à l'étage ? Je lève les yeux et je l'aperçois. Lui, gros comme une tour Eiffel, planté à l'angle de la maison. Le pylône. 300 000 volts ? 400 000 volts ? Ça s'arrête où la course aux volts ? Et maintenant que je l'ai vu, je l'entends. Son chant. Le chant des électrons. Vous n'avez jamais entendu chanter les électrons ? C'est joli... un peu monotone. Joli quand même, comme un babil de fées stressées. Babil, encore un mot de vieux. Anne trouve que je parle comme un vieux. Normal, je suis vieux. Alors, va pour babil. Il faut que je rentre dans cette maison, que j'appelle mon téléphone. Si au moins j'avais un téléphone, je pourrais appeler mon téléphone. Mais même si je réussis à appeler mon téléphone, qu'est-ce qu'il peut faire contre les trains et les pylônes, mon petit Samsung ? Samsung, ça me saoûle. Tiens, il faudra que je la ressorte, celle-là quand je serai réveillé. C'est toujours comme ça, avec les rêves, des super-z-idées, genre Samsung-ça m'saoûle et puis, à peine t'es réveillé, plus rien. Bernique. Remarque, celui-là, de rêve il est pas piqué des hannetons. C'est peut-être pas un cauchemar, mais je serai pas fâché quand il sera terminé. Et puis s'agirait de savoir si tout ça est vrai. Parce que s'il s'avère qu'on est en train d'acheter un gare désaffectée sur une ligne hyper-fréquentée avec EDF au-dessus de la tête branchés direct sur le Tricastin, va falloir qu'on se magne le popotin pour tout annuler. En attendant, j'essaie encore un coup cette foutue clé et toujours rien, c'est un trou « univoque-sortie », un nouveau modèle breveté Voisins Vigilants, mais c'est pas grave parce que maintenant ça sonne et là, c'est pas dans le rêve, c'est mon téléphone chéri, mon petit Samsung qui me dit qu'il est l'heure.

L'heure de quoi ? Du rendez-vous, patate ! Souriez, la Société Générale vous regarde. Et qu'est-ce qu'on va y faire, déjà, à la Société Générale ? Un prêt immobilier ? Pour accéder à la propriété ? Attends, minute, moi j'ai plus trop envie d'accéder à la propriété. Si on faisait plutôt un bail emphytéotique ?