Pigeons

C’est la première fois qu’on laisse Olivier s’aventurer seul dans le quartier… seul…. enfin, disons discrètement surveillé par ses grands-parents, qui ne s’en éloignent pas beaucoup.

Olivier n’a pas atteint l’âge de raison, mais il est à celui des « pourquoi ». Par exemple : pourquoi faut-il s’arrêter quand se présente une rue à traverser ? À cause de la circulation, bien sûr. Pour un adulte, la réponse va de soi, pour un enfant, cela ne suffit pas : il faut lui expliquer qu’il doit emprunter le passage protégé, attendre pour s’engager que le flot de voitures s’interrompe, en observant le signal qui figure un petit bonhomme, et doit passer du rouge au vert. Même dans ce cas, il doit s’assurer qu’aucun véhicule ne tente de forcer le passage.

« Et pourquoi demande Olivier, certaines voitures continuent d’avancer quand c’est rouge pour elles  et vert pour les piétons ? »

- Parce que tous les conducteurs ne sont pas disciplinés.

- Disciplinés, ça veut dire quoi ?

- « Obéissants ». C’est vrai pour tout le monde, les grandes personnes aussi bien que les enfants.

- Mais toi, Papy, je t’ai vu traverser quand le petit bonhomme est rouge.

- Euh… Peut-être. J’ai dû faire ça quand j’étais pressé, mais en vérifiant qu’aucune voiture n’était en vue.

- Alors, Papy, c’est que tu n’es pas discipliné. »

Difficile de trouver la réplique. C’est dur pour un adulte d’apprendre la rue à un enfant.

Mais pourquoi mettons-nous un siècle à atteindre l’aire de jeux, si proche à vol d’oiseau ?

Justement. C’est la faute aux oiseaux, aux pigeons plus précisément, qui, sur notre trajet, ne cessent de se poser et de s’envoler.

Olivier est fasciné par les pigeons. Difficile de savoir pourquoi. Lui qu’il faut habituellement traîner pour qu’il marche droit, fonce comme un dératé quand il en voit un se poser devant lui.. Mais, bien sûr, l’oiseau ne l’attend pas, il s’envole aussitôt sans demander son reste...

Alors, toujours courant, mais essoufflé, Olivier refait, en sens inverse, le double du trajet qu’il vient d’accomplir en direction du parc. Chemin faisant, il ramasse des plumes éparses, explore un fouillis de feuilles mortes, souillé de fiente, et déniche un volatile en décomposition.

Pour détourner son attention de ce macabre spectacle, on passe vite au jeu de pigeon vole :

« Un avion ?

- Vole

- Un moineau ?

- Un banc ?

- Mais ça ne vole pas, voyons !

- Un voleur ?

- Euh… ça vole.

- Bien sûr, Olivier, le voleur vole, mais pas comme un oiseau. »

Après moult palabres et maints aller-retours, nous voici parvenus (enfin !) à l’aire de jeux.

À gauche, il y a ceux pour les 2- 4 ans, les jeux de droite s’adressent aux plus de 5 ans. Aucun n’est réputé sans danger. Les parents (ou grand-parents) sont censés ne pas lâcher des yeux leur progéniture. Olivier n’est plus un bébé, mais il hésite à jouer déjà dans la cour des grands. Du fait qu’il est en moyenne section de maternelle, il est catalogué « moyen-grand ». Entre les jeux des tout-petits et ceux qui s’adressent aux plus grands, Olivier vise juste au milieu. Le problème, c’est que l’accessoire qui se trouve au milieu du parc n’est pas un jeu, mais une borne-fontaine. On l’a placée là pour laver les mains ou les frimousses, occasionnellement remplir les gourdes. Comment expliquer à notre petit-fils qu’il ne doit pas s’acharner sur le bouton poussoir, que l’eau représente un bien précieux, à ménager, qu’elle ne doit pas couler à jet continu ?

«  Mais toi, Papy, pourquoi tu as bien laissé le robinet de la salle de bains goutter toute la matinée ?

- C’est accidentel, parce que je l’avais mal fermé. » 

Difficile de trouver une réponse pertinente. C’est dur d’enseigner la gestion de la ressource aux enfants.

Olivier n’en demande pas tant. Il ne pense déjà plus son premier jeu, va s’installer au volant d’un voiture en bois stylisée. Il fait « vrrroum vrrroum », mais en vain, l’engin n’est pas près de démarrer, ni de quitter sa place. N’importe. Il se lance dans un grand discours qui, pour un adulte, n’aurait ni queue ni tête, expliquant à qui veut l’entendre qu’il pilote un camion de pompiers, et qu’il a besoin de l’eau de la borne-fontaine pour éteindre un incendie.

Complaisamment, les grands-parents se prêtent au jeu, font un retentissant « Pim-pon, pim-pon » pour imiter le bruit de soldats du feu…. Une manière comme une autre de retomber en enfance.

Alertés par ce vacarme, d’autres gamins viennent à la rescousse. On se presse, on se dispute autour du prétendu camion de pompiers. « Il n’est même pas rouge, remarque une petite fille, alors, c’est pas des pompiers » et le charme est aussitôt rompu.

Pouce, c’est l’heure du goûter. Le paquet de biscuits, mêlés de terre et de brindilles d’herbe fait le tour du groupe et le même Pom’pot’ passe dans toutes les bouches.

Entre temps, Olivier a rebaptisé sa pseudo-voiture « Perpétue la tortue » ou « Mar got l’escargot », racontant aux autres que ces deux bestioles ont un point commun : quand elles se déplacent elles portent leur maison sur le dos.

La fraîcheur arrivant (normal, à cette saison !) les grands-parents font enfiler une petite laine au marmouset, trop occupé à ses jeux pour songer à quoi que ce soit d’autre. Au demeurant, il sera bientôt l’heure de rentrer.

Le jardin d’enfants se vide progressivement de ses occupants, avant de s’assoupir pour la nuit. Demeurent les bancs publics, la borne-fontaine et tous autres accessoires à l’usage des petits et des grands. Demain est un autre jour, ils ne risquent pas de bouger d’ici là. Olivier les retrouvera tels qu’il les a laissés.

Ces jeux sont l’occasion pour l’aïeul d’apprécier les progrès qu’a faits d’une fois sur l’autre ce sacripant d’Olivier. À un pas de son petit-fils en avant, correspondent deux pas en arrière pour lui. Cela lui donne la mesure du temps qui passe jour après jour, semaine après semaine, et le mène à l’inéluctable déclin. Les deux extrémités de la vie se rejoignent. Comme a dit Benoîte Groult, la vieillesse n’est jamais que l’enfance à l’envers.

 

Piste d’écriture :« L’enfantin »… L’adulte observant un enfant, discutant avec lui.