margaret

Propos liminaire

Marguerit Buber-Neumann n'a jamais été infirmière.

Je ne connaissais d'ailleurs absolument pas sa vie avant que Carole nous  mette cette photo de Denis Roche sous les yeux, à l'occasion d'une expo sur ce photographe au Pavillon Populaire sur l'Esplanade, à Montpellier. 

J'ai écrit ce court récit d'après ce que m'inspirait ce portrait . Certains faits semblent coïncider,  d'autres pas du tout. Tout dans ce texte est pure fiction. Une force de résistance aux épreuves et aux souffrances liée à une irrésistible pulsion de vie se dégage de ce portrait. 

L'existence de Marguerit, renommée par moi Margaret, est complètement romancée dans sa première partie ; mais son parcours de vie des goulags soviétiques aux camps de concentration nazie est réel. En espérant que cela aura au moins le mérite de faire connaître ce grand personnage qui a traversé le cœur infernal de ce XXe siècle.

Margaret racontait la Résistance et termina son récit, d’un « Et voilà!», en levant  les mains vers le ciel, comme pour libérer un oiseau enfermé entre ses mains, qu'elle ramena ensuite vers elle. Edgar déclencha la détente de son appareil photo. Il captura ce regard vif et clair, direct. Il s'en rendit compte lorsqu'il tira l’épreuve du bac de fixateur. Il la suspendit au fil de son atelier, éclaira le local et ne put se détacher de l'image. Il cherchait quelque chose qu'il ne comprenait pas.

Le vieux manteau en feutre blanc pelucheux, nécessaire dans cette arrière-cour d'immeuble humide et sombre, où l'on remisait, derrière un grillage, des matériaux de construction, contrastait avec ce sourire serein et ces yeux tranquilles. Rien n'était disgracieux dans ce visage, rien de vraiment vieilli. Même les rides, authentiques témoins des joies vécues et des milliers de sourires qui avaient allumés son visage, s'étaient déposées tels des sédiments flatteurs. Le béret, posé sur le côté en arrière sur l'oreille, laissant une partie du front découvert, curieusement ne semblait pas démodé, donnant l'illusion d'avoir traversé le temps sans en subir les effets.

Le grillage lui rappela le commentaire sur le camp, dans l'interview de Margaret.

« Le camp était situé dans l'actuelle Hongrie. L'hiver, il fallait se battre contre les rats qui n'avaient plus de limite et rappliquaient au moment du repas. Ils n'hésitaient pas à arracher le pain des mains des plus faibles, ces salauds là ». Elle avait souri. Elle, si polie, si posée.

Il regarda de nouveau ses mains sur la photo. Elles semblaient en dire plus long que les méandres de son histoire, depuis son débarquement d'Angleterre à Calais, le 26 octobre 1940, puis son engagement dans la Croix Rouge, jusqu'à son retour à Paris en mai 1945. Dans la mémoire d'Edgar, se déroula le récit de Margaret.

« Ce rôle d'infirmière dans la Résistance, ça m'est tombée dessus par hasard, un soir que je revenais de l'hôpital où je finissais ma formation. Je suis rentrée chez moi et j'ai trouvé là, dans la pénombre, un grand gaillard assis dans mon fauteuil, son chapeau sur la tête. On aurait dit une statue! » Elle rit.

« Vous n'avez pas eu peur ? avait questionné le journaliste.

- Bizarrement, non. J'étais impressionnée, oui, mais j'ai immédiatement compris que j'avais affaire à des résistants ! Il y en avait un deuxième, debout, près de la fenêtre, qui me regardait. Et puis le grand gars assis dans le fauteuil s'est  levé,  s'est excusé poliment d'avoir forcé la serrure pour entrer et m'a montré un jeune homme allongé sur le canapé. Il était très pâle, recroquevillé sur lui-même, un peu comme ça. » Elle mima la position.

 « Il  respirait bruyamment et me regardait fixement - elle sourit-  comme s'il attendait que je fasse quelque chose! Le grand type m'a expliqué qu'il avait été blessé dans une embuscade et soigné en ville par un  médecin qui ne pouvait pas le garder chez lui. Il me dit: "Vous êtes  anglaise, n'est ce pas?"

J'ai dit: "Oui." (Elle écarta ses pouces.)

" Je crois que je peux vous faire confiance alors ?"

  J'ai répondu "oui bien sûr" comme ça, sans réfléchir. » Elle rit de nouveau.

« Et puis il m'a serré la main et ils sont partis. J'ai tout de suite examiné le blessé. J'ai ouvert son manteau et là, j'ai vu  un énorme bandage autour de la poitrine. J'étais assez émue mais en même temps j'étais fière. J'ai lui ai dit que j'allais m'occuper de lui et il a essayé de sourire mais c'était difficile pour lui, vous savez. Il avait eu le thorax perforé par un tir de mitrailleuse. Je ne sais pas comment il a survécu ».

« La suite ?

- La situation s'est dégradée rapidement. Les voisins, jaloux de mon deux pièces bien chauffé dans Paris vinrent compliquer ma tâche. Ils s'intéressèrent aux allées et venues tardives dans l'escalier - le médecin passait de temps en temps - et commencèrent à me regarder du coin de l'oeil, avec malice. N'en voyant aucune, je fus avertie par une camarade de promotion.

"Mon père est médecin" m'-at-elle dit. Et puis elle m'a regardée comme ça et j'ai compris qu'elle connaissait le médecin qui soignait mon blessé, André, il s'appelait. Le grand type est venu chercher André très vite et ils ont disparu. Je n'ai plus eu de nouvelles d'eux jusqu'à la Libération. »

 Margaret évoqua alors sondéménagement dans une sous-pente au dernier étage d'un vieil immeuble, où, les mauvais jours, le vent sifflait à travers les tuiles.

« Et puis j'ai été mutée à Valence en mai 1941. Il y avait besoin d'infirmières et de sage-femmes dans les campagnes environnantes. Et comme le Vercors n'était pas loin... J'ai su rapidement qu'on avait besoin de moi sur le plateau.

- Comment?

 - Les infirmières  partaient faire des tournées dans les villages et se racontaient des choses entre elles.

- Lesquelles?

       Eh bien, vous savez, nous étions encore en zone libre jusqu'en 1943 et beaucoup de volontaires étaient assez indépendantes. Elles étaient autant révulsées que les hommes et avaient autant envie d'agir! »

 

Il y eut donc les tournées jusqu'à Vassieux enVercors. Elle y resta finalement.

Elle entra très simplement dans l'ombre de l'armée de l'Ombre, rejoignant l'hôpital de campagne de Vassieux. Elle illuminait le coeur des blessés et des agonisants. Capturée lors d'un assaut  du plateau en janvier 1944, elle s'évada en profitant d'une panne de moteur du camion qui l'emportait vers Grenoble. Partie au hasard dans la neige, elle récupéra une paire de skis sur un cadavre allemand et glissa à travers la forêt jusqu'à Saillans, dans la vallée de la Drôme.

Elle s'endormit, épuisée ,dans une grange et fut jugée morte par les paysans qui la découvrirent le lendemain. Ce n'est qu'arrivé à la morgue, au moment du chargement de son corps, qu'un agent de service perçut des gémissements. Un médecin  l'hébergea quelques jours. Elle se rétablit et voulut innocemment prendre un bus à Valence pour remonter vers Paris. Et c'est là, lors d'un contrôle sur la route, qu'elle fut arrêtée et déportée en camp de concentration.

De son séjour dans le camp, elle nedit pas grand chose. Elle y passa les neuf derniers  mois de la guerre. Comme beaucoup d'autres femmes, elle ne reçut aucune décoration à la Libération.

« J'avais choisi l'armée de l'Ombre. Et voilà! »

Le journaliste arrêta l'enregistrement et les mains de Margaret s'élevèrent.