Piste d'écriture: en immersion. Inspirée par le "Tour des Mondes", d’Hervé Dirosa (Actes sud, 2013), section "Panoramas grotesques"

La dure mission du travailleur social

Il y a des journées où on ferait mieux de rester couché.  À peine j'ai fini de boire mon café, l'ordre de mission déboule sur mon terminal. Un OM à 7h du mat, purée, c'est pas humain. Ils ont des soupçons sur une femme. Unité H16, Tour 34, 27ème étage. Elle reste hors champ un peu trop souvent à leur goût. Ou alors, toujours de dos. Bref, faut aller sur place.

La H16, c'est pas la porte à côté. ¾ d'heure serrés comme des harengs à respirer des odeurs... c'est y dieu possible. Les gens se lavent plus, mais alors plus du tout ! Et ça va invoquer les coupures d'eau... Coupures d'eau mon cul ! Cette nuit à 2h du mat, y avait toute l'eau qu'on voulait. J'ai même pu remplir le lavabo ! C'est cher ? Et alors ! Pas tant que l'air ! Ma dernière facture d'air, j'ai dû prendre un crédit pour la payer. Pourtant, tout le monde respire. Alors pourquoi y se lavent pas ? C'était pas comme ça quand j'étais môme. Enfin...

Le voyage se poursuit sans autres emmerdes, même pas une coupure de courant. À partir de H13, on est un peu moins entassés et à H15, j'arrive pas à y croire : une place assise ! C'est que pour une station, mais c'est pas pour autant que je vais bouder mon plaisir.

H16. Jamais mis les pieds. A priori, je suis pas dépaysé, mais quand même, les tours sont pas mal plus serrées que chez moi. Normal, on est en prioritaire niveau 3. Pas trop moche, quand même, pour du P3. Y a même quelques cupulaires et deux minarets qui doivent dater du 21ème. Les orglos volettent un peu partout. Il paraît qu'à partir de P3 et jusqu'en P6, ils ont une délégation de service public. Ils suppléent les éboueurs en sous-effectif, bouffent les ordures. Et qui c'est qui ramasse leurs merdes ? Tu parles d'un système à la con... alors qu'on a 60% de chômeurs !

L'OM s'affiche sur ma tablette avec l'itinéraire. C'est pas dommage, parce que la tour 34, faut encore la trouver dans le dédale de boyaux. C'est à ça qu'on reconnaît le P3 : l'espace entre les tours. Minimaliste. Enfin, m'y voilà. La tour occupe le fond d'une impasse de 1 mètre de large. J'espère que la gonzesse n'a pas un piano à queue. Piano à queue ! Pourquoi ça me vient, une idée pareille ? J'en ai même jamais vu un en vrai. Seulement dans des films, des histoires en costume du 20ème siècle. De toute façon, ça fait belle lurette qu'on n'a plus le droit de faire de la musique chez soi. Moi j'en écoute au casque, ça c'est toléré.

J'arrive dans le hall d'entrée qui pue la pisse et bien sûr, bingo, l'ascenseur est en panne. Quand je vous dis que les emmerdes volent en escadrilles. 27 étages à pied. C'est dans des cas comme ça qu'on comprend les critères physiques de recrutement dans les services sociaux. Enfin, bon, au moins comme ça, je resterai pas en rade entre deux étages, comme mon pote 603. Celle là, 603, il est pas près de l'oublier. Une inspection en J11. À peine il pénètre dans l'appart, la nana saute par la fenêtre. Du 39ème ! Il regarde en bas: un petit monticule sur le sol avec du rouge autour. Il appelle aussitôt pour qu'on envoie les Funéraires. Réponse : trois heures d'attente. Purée, trois heures à poireauter à côté du macchab, à gesticuler pour chasser les orglos. Il les voit déjà salivant perchés sur les cupulaires. Enfin, n'écoutant que son devoir, il se décide à redescendre et là, paf, l'ascenseur bloqué. Il a su après que c'était un sabotage. Un copain de la nana, pour la venger. Trois jours, qu'il est resté dans sa petite cabine, trois jours à pisser par la fente entre les portes et à chier sur le paillasson.

Monter 27 étages dans une tour P3 sans masque à oxygène, c'est pas faisable. Heureusement, j'ai pris mes précautions. Je pars plus bosser sans ma bonbonne. Évidemment, ça me leste, mais c'est ça ou cracher mes poumons en rentrant chez moi. Alors j'endure. En montant, je croise quelques spécimens de chômeurs qui vont faire semblant de chercher du taf, tirés à quatre épingles, leur tablette à la main avec le programme détaillé des démarches dont ils devront dès ce soir rendre compte à leur coach. Tout en affichant un large sourire, ils évitent mon regard. Un mec qui à cette heure-ci fait le trajet à contre sens, ça peut difficilement être du bon.

Le palier du 27ème. Je sais que la nana est chez elle. Le portique n'a enregistré aucune sortie. D'ailleurs, j'ai la liaison et ma tablette affiche l'intérieur de la turne, avec, en contre-jour, une silhouette assise sur une chaise.

J'active la liaison son.

– Bonjour, permettez-moi de me présenter. Agent CYQ728, des services sociaux. Vous serait-il possible de me laisser entrer ? Vous n'avez aucune crainte à avoir. Je suis là pour vous aider.

Aucune réaction, mais un bourdonnement me confirme que sa liaison son n'est pas désactivée. Il me semble même entendre sa respiration, un peu sifflante, comme toujours chez les P3 qui n'ont pas de fric à foutre en l'air en abonnements à Cool Air Solutions.

Je réitère ma demande sans plus de résultat et me résous à recourir aux bonnes vieilles méthodes.

– Madame, je dois vous prévenir que si vous persistez dans votre refus de coopérer, je vais devoir procéder à la désactivation de votre serrure.

Pour toute réponse, un blanc sonore. Elle a coupé sa liaison. Plus besoin de prendre des gants. J'applique mon sésame à l'endroit ad hoc. La porte démagnétisée s'ouvre aussitôt.

Première impression : ça sent le renfermé. Mais franchement, j'ai déjà vu pire. Après tout, on est en hiver et cette femme n'a évidemment pas les moyens de se chauffer. En revanche, la piaule offre un spectacle assez lamentable : sur 12m² – superficie normale d'un P3 – s'entassent sens dessus dessous vêtements, vaisselle sale, bibelots improbables et équipements électroniques d'un autre âge, le tout recouvert d'une bonne couche de poussière.

Il fait sombre. La fenêtre n'est pas à plus d'un mètre de l'immeuble d'en face et l'absence de lumière électrique dit les factures impayées.

La femme me tourne obstinément le dos. Je la contourne, lui fais face. Le visage que je discerne dans l'ombre m'évoque aussitôt ces docus du 21è siècle dont je me gavais quand j'étais môme. On y voyait les derniers animaux sauvages, et le commentateur prenait toujours un ton pathétique pour parler de leur regard de « bêtes traquées ». Le regard que j'essaie de croiser et qui se dérobe, c'est celui d'une bête traquée. Et moi, le chasseur, je me sens soudain tout con avec ma mission de service public.

Ces yeux qui ne veulent pas que je sois là, je ne réussirai pas à les accrocher. Dans le fond, pour ce que j'ai à faire, tant mieux. J'abandonne et abaisse mon regard vers l'endroit où je sais qu'il me faut regarder. Sans surprise, elle est enceinte.

La tentative d'échapper au vidéo-coaching peut avoir de multiples motifs, mais chez les femmes, pas besoin de chercher bien loin. Dans 9 cas sur 10, il y a derrière une grossesse illicite. C'est triste, mais c'est comme ça. La suite coule de source : placement en incubateur jusqu'à l'accouchement, puis stérilisation « volontaire ». Pour l'enfant, ça dépendra. Si les tests sont bons, il va intégrer le circuit d'adoption. S'ils sont mauvais, on le rendra à sa moman et démerde-toi. Elle finira en P6, pute ou toxico, sans doute les deux et le gamin, délinquant. Inutile de préciser que, vu la hauteur où ils mettent la barre, les tests ont beaucoup plus de chances d'être mauvais que bons.

Elle sait tout ça, cette conne et elle a tout fait pour en arriver là. A priori, elle ne mérite aucune pitié. Et puis on nous l'a bien dit en formation : toujours garder la distance, ne pas s'impliquer. L'empathie est l'ennemi du travailleur social. Pourtant, j'ai beau faire, elle me touche.

Quand elle a vu que j'avais vu, elle a craqué. Oh ! pas de grandes démonstrations. Non, juste des pleurs silencieux. C'est ça qui m'a touché, ce silence. J'ai même pas pu lui sortir le baratin obligatoire, celui sur l'aide qu'on va lui apporter. Ça m'est resté en travers. Alors j'ai juste appelé le central. Les Maternels ont mis à peine une heure à venir. Pas trop mal. Beaucoup mieux que les Funéraires. N'empêche. Ça m'a semblé long, c'est rien de le dire. Je m’étais jamais senti aussi mal à l'aise. La meuf chialait sans arrêt, mais toujours pas un mot. Et moi, j'avais qu'une idée : surveiller la fenêtre pour pas me retrouver comme 603 à chasser les orglos autour de son cadavre. Et en même temps, c'est con à dire, mais j'avais comme un galet en travers de la gorge. Quand les Maternels sont arrivés, j'ai donné mes identifiants sans en décrocher une et j'ai pris mes cliques et mes claques. Ils ont rien dû y comprendre, les Mats.

J'ai dévalé d'une traite les 27 étages et je suis retourné prendre mon transurbain. Sur le quai, vu l'heure, j'étais seul. J'ai pu m'asseoir sur un banc et regarder les orglos faire leur petit manège de bouffeurs d'ordures. Y en avait un perché sur une caténaire juste en face de moi. Il me regardait. À un moment, il a poussé un cri et j'aurais juré qu'il rigolait. Et puis ma tablette a bipé et j'ai pensé, ça y est, un OM.

Mais non, c'était pas un OM. Juste une invitation au central, pour le pot de départ en retraite de EGS105.

105 !, putain, merde, j'avais oublié et bien sûr, j'ai même pas filé de fric pour le cadeau !

J'ai hésité et puis j'ai pas eu le courage d'y aller. Je suis rentré chez moi.

Il va être furax, le 105 !

di rosa5Hervé Di Rosa, Le tour des mondes, Panoramas grotesques.