Piste d'écriture: en immersion. Inspirée par le "Tour des Mondes", d’Hervé Di Rosa (Actes sud, 2013), section "Panoramas grotesques".

di rosa

 

Les arbres à fumée ont beaucoup poussé depuis quelques années, et on a commencé à construire à l’intérieur. J’habite le quatrième à l’ouest à partir de la tour pieuvre, cinquième embranchement. J’ai une belle vue sur la ville tant que les rameaux n’ont pas trop poussé. Ensuite, il commence à faire chaud, et j’attache les feuilles et les détache alternativement, pour filtrer la lumière. Vivre là n’a pourtant pas que des avantages : ces arbres sont sujets à fissures et déformations, mes murs ont plusieurs fois changé d’échelle et ma fenêtre principale s’est, toute une année, transformée en loupe. C’était un peu embarrassant pour ma vie privée. Mais au moins, ici, souffre-t-on moins des conséquences des secousses.

Certains accusent ces arbres et leur croissance démesurée de provoquer les fameuses secousses. Mais en me promenant et en interrogeant, j’ai appris qu’elles leur préexistaient. Il y a des siècles que la ville en souffre, c’est pourquoi les bâtiments anciens, qui de loin paraissent si rigides, sont construits dans cette matière caoutchouteuse, et sur deux pieds. Si vous regardez bien, vous verrez qu’ils sont très étroits. Ainsi ces immeubles ploient, mais rompent rarement. Au pire ils s’emmêlent, quand l’urbaniste n’a pas prévu assez d’espace entre eux. Il y a des mariages qui se sont faits ainsi, par emmêlages d’appartements, coups de foudre verriers. Cela me rappelle le début de La Reine des Neiges, que me lisait ma mère-grand quand j’étais petite : les deux jeunes héros, Kay et Greta, vivaient dans deux maisons gothiques qui penchaient l’une vers l’autre – à force d’âge et peut-être de sagesse. Ainsi Kay pouvait-il aller facilement chez Greta et sa grand-mère, quasiment en enjambant la fenêtre. Je crois même me souvenir qu’il avait installé une passerelle. Mais peut-être que je ne me souviens pas bien.

Evidemment, je n’ai pas toujours vécu ici, mais comment je m’y suis retrouvée m’est complètement sorti de l’esprit. Je ne suis pas près de pouvoir vérifier le début de la Reine des Neiges en tout cas, car comment retourner chez moi est une énigme.

Que je sois une énigme ne veut pas dire que tout doit le rester. Je pense – après enquête – que les arbres à fumée sont la solution qu’a trouvé la ville pour se maintenir. Mathias aux 50 dents (on l’appelle ainsi), qui vit au 15 e étage de la Tour gothique dite des Nuages, se rappelle d’un temps où l’air était quasi irrespirable. La ville s’épuisait, les immeubles flanchaient, quant aux gens, ils bleuissaient sous leur masque. Lui était tout jeune, mais depuis il est resté un peu bleu, et il a besoin de vivre au-dessus des périphs, près des bourrasques pures, pour respirer. Il lui faut un grand volume d’air, m’explique-t-il à chaque fois que je le vois, comme s’il s’excusait de me voler mon oxygène. C’est vrai que quelquefois, sa poitrine de tri-centenaire fait un bruit de pompe. « Les arbres sont arrivés comme ça, on ne sait pas comment, m’apprend-il. En tout cas la ville leur a fait de la place, on a même construit dedans, et maintenant, il n’y a que les gens des quartiers bas qui ont besoin de masque. Un jour tu verras, on sera tous bien portants. »

Je veux bien le croire, mais les anti-arboricoliaux gagnent en influence. Leurs miliciens se promènent dans des capsules à pales, serrés comme des dogues qui s’imaginent petits pois. En plus des pales, les capsules sont munies de sortes d’ailerons affutés. Ailerons et rotors font des bouillies des arbres à fumée se trouvant « malheureusement » sur leur chemin – et leurs habitants ne sont pas épargnés. « Accidents de vol », protestent les miliciens quand on les appréhende. Ou bien : « Qu’est-ce que tous ces indésirables installés dans les couloirs de vol ? », glapissent-ils. Et au lieu de s’excuser, ils font du grabuge. Pour le moment, il est vrai qu’ils se contentent de circuler au-dessus des boulevards, où en principe l’habitat arboricole est interdit. Je constate que les squatteurs sont punis bien plus durement et systématiquement que les miliciens de capsules.

Mais ils ont beau s’agiter, je ne vois pas comment ils pourront empêcher la ville de générer des arbres à fumée où elle veut. Selon moi, la terre a bien raison d’en faire pousser sur les boulevards, encore trop pollués.

Magda, une ancienne journaliste du temps des journaux à fenêtres, pense qu’il s’agit de conflits territoriaux. On ne trouve plus d’anciens matériaux souples, si bien que les nouveaux constructeurs ont besoin de plus d’espace pour bâtir raide. De plus, vivre dans les arbres ne vaut quasiment rien : c’est mauvais pour la concurrence et la hausse des prix immobilière. Certains disent même que ça encourage les immigrants à s’installer. « Et alors ? » dit Magda. La ville est plus vivante, et grâce à l’hospitalité des arbres, tout le monde peut y rester.

C’est elle qui m’a emmenée dans les archives souterraines. Elles sont dans un désordre incroyable : depuis que les arbres à fumée ont restauré le bon air, les gens un peu éduqués sont pressés de vivre tout de suite, et n’ont plus le temps pour la mémoire, l’analyse historique et autres comparaisons fourchues. « Je me demande parfois si ces arbres à fumée ne sont pas un peu fumette ? » dit l’ex-journaliste. Je ne sais pas de quoi elle veut parler, la lecture de la Reine des neiges ne m’a pas préparée à ce genre de questions. Magda ajoute : « Quand les gens se portaient mal, ils étaient très curieux des informations sur fenêtres, qu’on projetait plusieurs fois par jour. Ils voulaient entendre parler du monde entier – et comparer les problèmes des autres avec les leurs… Mais il y avait de la profondeur aussi, dit-elle. Même, quelques-uns s’intéressaient aux solutions. »

Moi, je pense que la profondeur n’a pas disparu, ni l’intérêt. Je ne crois pas non plus que les arbres à fumée soient des imposteurs, et qu’ils provoquent des secousses sismiques, comme veulent le faire croire les anti-arboricoles et leurs milices. On parle d’une loi de déforestation. Je ne sais pas si j’y résisterai. Quand on est une sans-nom comme moi, on apprécie le frétillement des racines. Les arbres poussent sous la terre et nous portent.

Cette nuit, nouvelle secousse. Les arbres à fumée se sont illuminés, et ont grandi. Réveillée en sursaut, j’ai eu l’impression de vivre à l’intérieur d’un dragon. Et que toutes ses excroissances n’étaient après tout que des écailles.

Sur les boulevards, les anti-arboricoles à rotors font régner une peur de plus en plus grande.

Je me suis réfugiée à l’intérieur des archives, en attendant que ça se calme, là-haut. Je constate qu’il y a là de plus en plus d’enfants. Apparemment, les couples retrouvent l’envie de se reproduire, quand ils récupèrent leur mémoire.

Et moi ? Où es-tu, Kay ?

J’ai découvert ici un vieil exemplaire de la Reine des Neiges. Aujourd’hui, la fille des brigands m’a fait signe, depuis son renne. Un autre, aux bois encore plus impressionnants, m’attendait. L’illustration est en couleurs douces, et à travers les flocons de neige, la fille des brigands m’a dit (c’est-à-dire que ses paroles se transformaient en signes à mesure qu’elle les prononçait) qu’elle a des informations pour moi.

Je crois que je vais passer aujourd’hui.