Piste d'écriture: à partir d'images de cinéma, et de réflexions sur la structure d'une histoire (protagoniste, antagoniste, quête, conflits...)

Il est né comme ça, dit-il. Autour de lui, on assure que non. Que ça lui est venu plus tard, bien plus tard. Les versions changent, mais c’est toujours après qu’un tel ou une telle a cessé de s’occuper de lui, a cessé d’être tenu pour responsable, que cette couleur insensée est arrivée. Selon les personnes Douze ans. Quinze ans. Dix-sept ans.

Il veut bien. Mais il a le souvenir net de ses dix ans. On l’avait mené en grand convoi chez le coiffeur. On venait apparemment de découvrir ses cheveux verts – qui avaient toujours été sur sa tête, pourtant, il en jurerait. C’était un vert qui ne se laissait pas ignorer. Il faut dire que c’était un temps où les gens vivaient à peu près en noir et blanc. Alors ce vert ! peu naturel, la couleur phosphorescente des algues de marais, des algues qui ondulent sous une eau peu profonde et elle-même orange, ou rouge, bref rien de rassurant. On racontait que des bêtes étaient mortes après avoir bu cette eau-là, ou pâturé les herbes salées qui poussent là-bas.

Et voilà que lui était affublé de cheveux de cette couleur ! pas mouvants, mais bouclés, et épais, presque crépus.

On le conduisit donc chez le coiffeur. C’était un coiffeur pour hommes, c’était une affaire d’homme, et sa mère ne fut pas invitée à la cérémonie. Le père – qui lui avait déjà des cheveux blancs, et ressemblait de ce fait à un grand-père – le mena. A la baguette, ou peu de choses près : il avait coupé une branche qui ressemblait à une main, et le menaçait de ses griffes comme d’une badine.

L’enfant n’était pas heureux sous la menace. Il ne fut pas heureux non plus sur le fauteuil articulé du coiffeur, sur lequel l’homme de l’art dut poser un bottin pour que son jeune client atteignît la taille voulue. A présent le maître coiffeur coupait, ou plus exactement rasait, l’affreuse tignasse qui pourtant, à y bien regarder, avait l’implantation et la fougue de celle du père. Le père avait les cheveux blancs, lui son fils les avait verts. Et alors ? Est-ce que c’était forcé que ça signifie quelque chose ? Avant, non. Maintenant, oui, et l’enfant était furieux d’être ainsi stigmatisé.

Du moins c’est ce qu’il croit maintenant, avec son bon droit d’adulte. A ce moment-là, il était surtout profondément triste. Ses petites mains sur les accoudoirs (des mains d’enfant encore, alors que les pieds, eux, avaient démesurément grandi) ne se crispaient pas. Elles reposaient, rondes, pataudes, résignées. Mais son regard qui ne regardait personne, sa bouche déterminée, n’appartenaient déjà plus à ce temps-là. Quand il se regarde dans la glace aujourd’hui, c’est ce regard qu’il voit, cette bouche déterminée aux plis de bois.

Un autre homme était là encore, assis de trois quarts avec ses cheveux noirs et brillantinés, et le regardant. Il le regardait sans pudeur, cela il s’en souvient. Mais qui était-il, il ne s’en souvient pas. Du reste, ils étaient nombreux à zyeuter la scène, par les fenêtres du salon de coiffure. Des hommes, des enfants (dont des camarades à lui). Une femme mûre au chapeau cloche, au visage dur. Rien qui pouvait inspirer le réconfort : il avait des cheveux verts.

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Bien entendu les cheveux repoussèrent – ces choses-là repoussent toujours – et ils repoussèrent verts. Nul ne parut s’en apercevoir. On s’était passé le mot peut-être : le bourg était petit, se transmettre la consigne était facile : « le fils machin n’a plus ses cheveux verts, comme tu peux le voir. » Celui qui aurait marqué sa surprise eut été fautif, alors on ignora le scandale.

Chez les enfants ce fut autre chose : on le surnomma Idiot de Poucet, et on le pria de passer ses récréations dans les arbres. Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce qu’il attrapât la couleur de l’écorce ? Il resta à l’écart longtemps après que ses camarades eurent attrapé, eux, des cheveux rouge cerise ou noir corbeau. Il y eut une épidémie de chevelures étranges ces années-là, et les teintures n’y étaient pour rien, elles étaient encore peu usuelles. Les premiers jours, la grimace de surprise et de déplaisir était visible. Après, elle disparaissait : dans le bourg on avait appris à ne rien voir, et surtout, à ne rien laisser voir.

Puis il partit au service militaire, et les hauts cris reparurent. Il fit beaucoup de corvées de chiottes, il fut jeté souvent au trou. On lui passa, au sens propre, la tête au cirage. Ça repoussait toujours. Son crâne ne voulait pas rester lisse. Et quand ce n’étaient pas la tignasse, c’étaient les ongles qui phosphoraient.

Curieusement cette année-là, quelques d’arbustes poussèrent à l’intérieur des casemates et même du mas des officiers. Ils poussaient vite, on les déplantait ; ils finirent par pousser épineux.

On le rendit à la vie civile plus triste et dérouté que jamais.

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Il y avait pourtant quelqu’un que ses cheveux fascinaient : c’était l’homme dont le nom lui échappait toujours. « Petit, lui avait-il dit la semaine qui suivit la fameuse séance chez le coiffeur, en le prenant à part après la classe. Je t’achète tes cheveux. J’achète chaque repousse, si courte soit-elle. » L’enfant refusa. C’étaient ses cheveux. Ils poussaient verts, et alors ? L’homme sans nom insista. « Venez voir mon père », lui répondit le garçon.

Le père, quand il apprit qu’un étranger voulait soi-disant acheter les cheveux de son fils, reprit sa badine en forme de branche. « Je vais t’apprendre à mentir, moi. » L’enfant vit, par la fenêtre, l’homme s’en aller en haussant les épaules. « Je t’avais dit qu’il ne fallait traiter qu’entre nous », conclut-il lorsqu’ils se revirent. Le garçon haussa les épaules, à peu près de la même façon que son vis-à-vis. « Je suis un enfant. Je ne vendrai pas mes cheveux. – Que vas-tu en faire ? – Je les enterrerai. » L’homme sans nom plissa les lèvres durement, et partit sans se retourner.

Le garçon fit ainsi qu’il avait dit. Dès ses cheveux rasés, il partait les enterrer, dans un coin du bois qu’il connaissait, et qui les garderait pour lui. Sa grand-mère avait habité là. Tant qu’il avait vécu avec sa grand-mère, personne ne lui avait dit qu’il avait les cheveux verts. C’est quand ses parents étaient revenus pour le prendre, que cela avait commencé. Sa mère jurait que jamais elle n’avait mis au monde un individu de la sorte. Qu’il fallait qu’on le lui eût changé. Le père le regardait avec tendresse, mais ne le touchait que du bout de sa badine en forme de branche. Quant à ses frères et sœurs, ils avaient voyagé : ils le traitaient en demeuré.

Sa grand-mère n’était plus, mais son esprit était resté. Du moins l’espérait-il. Au retour de son encasernement, il retourna voir son bois. L’homme sans nom l’attendait là, assis sur un rocher qui avait poussé là. Les arbres aussi avaient grandi, s’étaient développés et multipliés. Le jeune homme les regarda avec amitié. Pour la première fois depuis des mois, des années peut-être, il se sentit heureux. Il se sentit chez lui. « Crois-tu que tu sois pour quelque chose dans cette prospérité ? » demanda l’homme sans nom. « Je ne sais pas, répondit le jeune homme. Je me sens bien, ici. Mais comment pourrais-je prétendre avoir fait pousser des arbres, leur avoir fait du bien ? – Tu as raison, dit l’homme. Tu ne saurais pas. Mais moi, je saurais. Vends-moi tes cheveux et tes mains, tu vois bien qu’ils m’appartiennent. – Au nom de quoi ? – En mon nom. Et au tien. Car si tu acceptes le marché, tu possèderas enfin la renommée. – Je possèderais la renommée et un nom ? En vendant ce qu’on ne peut vendre, ce qui ne nous appartient pas ? – Prétends-tu que tes cheveux ne sont pas à toi ? – Mes cheveux sont verts, ils me poussent comme ça. Mes ongles aussi me poussent comme ça. Ils me conviennent bien, après tout. Comment pourrais-je vous vendre l’élan et le mystère ? »

L’homme le regarda avec grossièreté de ses yeux brillantine, et s’en fut en haussant les épaules.

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Le jeune homme le revit souvent, aux expositions et ventes aux enchères. Lui, s’était réinstallé dans la cabane de sa grand-mère, et il peignait. Il peignait, et plantait toutes sortes de choses. Un jour, il planta une sculpture dont il était mécontent ; la saison suivante, elle lui donna des champignons délicieux, qui le nourrirent tout un printemps.

Longtemps, il n’eut pas de nom. Il était le grand poucet, le grand nigaud, ou le vert, simplement. Mais il était joyeux assez souvent pour trouver la vie intéressante. Il trouva même à se marier, avec une dryade à cheveux bleus. A cette occasion, ses sœurs leur offrirent un robot ménager, ses frères un tricycle, pour qu’ils viennent souvent les visiter : ils étaient tous un peu amoureux de la dryade. Sa mère, elle, insista pour qu’ils installent un bac à teinture normalisée.

Il revit l’homme chez le marchand de tableaux qui s’occupait de lui, maintenant qu’il était devenu un artiste surprenant et prometteur. « Il ne faut pas lui vendre mes toiles », dit le jeune homme à son marchand. « Je ne peux pas, il a une créance sur ma galerie ! »

Alors, il alla voir son père, et le ramena manu militari. « Voici ce qui m’arrive, lui dit-il. Es-tu mon père, oui ou non ? Conduis-toi comme tel, à la fin. »

Alors le père sortit sa badine en forme de branche, et en griffa l’homme sans nom. Celui-ci s’évanouit dans le reflet de la vitrine – en haussant les épaules. « Oh il reviendra, dit le père. On n’est jamais à l’abri de ces monstres-là, mon Verdier. »

cheveux verts

Image tirée du film de Joseph Losey, Le garçon aux cheveux verts, 1948