guitare

Piste d'écriture: cartes, tirées au hasard, du jeu Unanimo : un rocker, le soleil, la foudre, un palmier, le drapeau japonais.

Takeo Entertainment

 Takeo Entertainment n'est pas l'entreprise japonaise typique telle qu'on se la représente en Occident - corsetée dans sa hiérarchie de patrons tout-puissants et de salariés mariés à la boîte au point de délaisser leur épouse. Takeo Entertainment, c'est l'anti-modèle nippon, l'hédonisme au soleil levant, l'anarchie aux yeux bridés, les allumés de l'archipel.

Né avec deux baguettes d'argent dans la bouche, Takeo Ikeda fondateur de Takeo Entertainment a fréquenté les meilleures universités américaines, les plus coûteuses aussi. Il en est revenu les cheveux teints en violet, nanti d'un MBA de Stanford University et d'une guitare Fender. Le premier devait le qualifier pour redresser l'entreprise familiale de sushis qui battait de l'aile. Las, le management californien doit mieux réussir avec les hamburgers. En dépit de ses méthodes innovantes – stages de karting pour les cadres, bains relaxants pour les ouvriers – l'entreprise a fait définitivement faillite au bout de quelques mois.

Qu'à cela ne tienne, la guitare Fender est là, qui permet l'improbable rebondissement. Sitôt remis – très vite au demeurant – du suicide de son père, Takeo monte avec trois potes de lycée son groupe de hard-rock « So long Fukushima ». Un an plus tard, il est en tête du Top 50 nippon. Encore six mois et il décroche son premier disque d'or.

Mais ce succès ne comble pas son appétit. Instable par choix de vie, Takeo plaque le groupe en pleine gloire pour fonder l'entreprise qui porte son prénom. Les banques, moins frileuses qu'à l'accoutumée, lui déroulent le tapis rouge et Takeo Entertainment devient d'un claquement de doigts le premier entrepreneur de spectacles de l'archipel.

Un an plus tard, son mariage avec l'actrice et top model Reiko Nishide est l'occasion d'une fête à tout casser. Takeo, pour l'occasion, a privatisé le mont Fuji – une première dans l'Histoire. Le feu d'artifice tiré du sommet sera visible depuis la station spatiale internationale.

Mais la success story ne saurait sans accroc dérouler à l'infini sa spirale ascendante. Un beau jour, alors qu'assis dans son bureau du 73ème étage il contemple la mégapole pendant qu'on lui masse la plante des pieds, Takeo s'entend annoncer la visite d'un certain Maître Ozu, avocat au barreau d'Osaka. Maître Ozu a beaucoup insisté pour le voir personnellement.

Il renfile chaussettes et santiags et accueille l'homme – plutôt grand pour un Japonais, teint sombre, maigre, le visage en lame de couteau avec un nez à l'avenant, un nez carrément à l'occidentale. Il adresse à l'inconnu les salamalecs en usage dans le pays et l'interroge sur son patronyme, Ozu. Serait-il parent du célèbre cinéaste ?

L'autre ne voit pas de qui il veut parler. Un avocat inculte. Ça commence bien.

C'est alors que son regard tombe sur les mains du visiteur. Elles s'ornent bien sûr de la chevalière classique des diplômés de l'enseignement supérieur – lui-même, l'anticonformiste patenté, en porte une – mais aussi d'un nombre respectable de bagouzes chargées de pierreries diverses, qui font un peu mauvais genre pour un avocat au barreau d'Osaka. Takeo en compte sept. Oui sept, et c'est là qu'une énorme puce se glisse dans son oreille. Car manifestement, il y en aurait huit s'il ne manquait au baveux le petit doigt de la main gauche.

Bordel de merde, pense-t-il en japonais, manquait plus que ça : un yakuza.

Passons sur les échanges de banalités, abrégeons sur les compliments appuyés à l'exceptionnelle réussite de la boîte. Le mal-venu visiteur en vient au fait. Le milieu des boîtes de nuit – largement aux mains du crime organisé – n'est pas disposé à accepter sans réagir le projet d'ouverture par Takeo Entertainment d'une bonne cinquantaine de méga-discothèques à travers le pays.

       Mes clients m'ont mandaté pour étudier avec vous la possibilité d'un accord prévoyant un partage des bénéfices en échange d'une protection de vos établissements.

       Protection contre qui ? feint de s'interroger Takeo.

       Les risques sont multiples, Ikeda-san. Terrorisme (voyez Paris et son tristement célèbre Bataclan, voyez Orlando...), mais aussi bien trafics en tous genre qui ouvriraient la porte à des perquisitions policières tout à fait préjudiciables..., les risques d'incendie aussi, sont à prendre en considération... Nos équipes d'agents de sécurité qualifiés sont à même de vous éviter de nombreux désagréments.

       Et vos agents de sécurité, ils ont neuf doigts, bien sûr...

L'autre, sourire aux lèvres, reste coi.

       Ozu-san, reprend Takeo, malgré tout le plaisir que me procure cet entretien, je crains qu'il ne me faille y mettre un terme. Mon temps est compté. Vous savez ce que c'est, les affaires, ça n'attend pas.

Maître Ozu s'éclipse avec force courbettes. À aucun moment il ne s'est départi de son sourire.

Takeo, seul dans son bureau, essaie de prendre la mesure de ce qui lui arrive. La tentative de racket a échoué. Ce qui va suivre tombe sous le sens. La guerre est déclarée et lui, Takeo, le rocker aux cheveux violets va devoir endosser un rôle auquel ses études à Stanford ne l'ont pas préparé. Celui de chef de guerre.

Il se rend aux toilettes et contemple longuement son visage dans le miroir. L'homme qu'il a en face de lui, l'homme aux cheveux violets, vêtu d'une veste à paillettes que n'aurait pas reniée Michael Jackson, n'a rien d'un guerrier. Qu'à cela ne tienne. L'habit ne fait pas le moine et pour être un guerrier, nul besoin d'un treillis. Dans le fond, ce nouvel épisode de sa vie trépidante n'est pas pour lui déplaire. Il commençait à s'ennuyer.

De retour dans son bureau, il appelle ses plus fidèles collaborateurs - ou plutôt ses meilleurs potes – et programme pour demain matin une réunion de crise. Takeo Entertainment va devoir organiser sa défense, et croyez-moi, ça va chier des bulles.

Puis il monte sur le toit de l'immeuble – 74ème étage, bar privé, héliport - et s'assoit parmi les palmiers installés à grands frais, une petite fantaisie inspirée par un voyage à Marrakech. Le ciel, limpide toute la journée, s'est brusquement assombri – en fait, il est d'un noir d'encre. Les bourrasques malmènent les palmiers en tous sens. Au-dessous de lui, la ville habille de lumières le crépuscule. Le tonnerre gronde et les premiers éclairs font leur danse de hasard. D'une seconde à l'autre, le déluge va s'abattre. Takeo lève les yeux. Il n'avait jamais vu fonctionner un paratonnerre. La boule de feu est comme aspirée dans une paille. La bouteille de gin s'est renversée toute seule sur la table et il sent ses cheveux violets se hérisser en des milliers de pointes.

C'est le signe qu'il attendait. Il le sait, maintenant : la Force est avec lui.

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