Les prochains ateliers auront lieu mardi 9, mercredi 10 et samedi 13 octobre,  à Montpellier Antigone. On peut encore s'inscrire (sauf le mercredi, complet). Prochain stage le dimanche 30 octobre ou 4 novembre.  Me contacter.

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Piste d'écriture: illustrations et phrases trouvées sur des cartes Papillon & papillonnage.

Et après, on dansera… m’as-tu promis un jour. Nous devions nous retrouver chez des amis à toi, rue Beaubourg. Quand je suis arrivée, après mon job du dimanche, je serrais fort l’adresse dans ma main moite. 1980, j’avais dix-sept ans, tu m’étais apparu comme un prince africain parmi d’autres princes d’ébène. Sur le parvis de Beaubourg où nous nous étions rencontrés, vous étiez quelques-uns, flottant élégamment dans des vêtements pastel qui ressortaient en pierres précieuses sur votre peau sombre ; vous flottiez aussi d’une animation à l’autre, Mouna avec son chapeau de clown qui parlait des dangers qui guettaient la planète, les deux guitaristes en jeans et cheveux longs estampillés far West, l’Arlequine qui dessinait sur les pavés des paysages à la craie, parfois en équilibre sur la tête, le flutiste charmeur de touristes…

Des Africains qui auraient pu vous ressembler mais ne vous ressemblaient pas, vêtus de tergal et d’étroit, vendaient des girafes Tour Eiffel et des porte-clés girafe. Ils étaient accroupis, vous étiez debout. Ils étaient vendeurs à la sauvette, vous étiez étudiants. De bonne famille, m’expliquas-tu. Vous aviez lu Senghor et Victor Hugo, mais tu étudiais la médecine, ton cousin le droit. Tous les deux, vous n’aimiez pourtant que la littérature, m’affirmas-tu.

Je te regardais. J’aimais comment tu parlais, comment tu bougeais. J’étais surprise de la complicité qui te liait aux autres, à Michel surtout – vous aviez aussi des prénoms sénégalais, mais tu ne me donnas que les français, par politesse pour mon ignorance. Vous vous teniez par l’épaule lui et toi, vous vous teniez par la main parfois. Pourtant c’est moi que tu regardais, et depuis plusieurs minutes maintenant – si bien que quand tu es venu me parler, je n’ai pas été surprise. Lui aussi m’avait regardée. Après quoi tu t’es présenté, et tu me l’as présenté, puis le petit groupe qui vous accompagnait. Moi, je n’ai pas bien su comment me résumer. C’était l’année de mon bac, j’avais envie de m’inscrire en philo mais finirais probablement en économie, mes parents commerçants forains n’étaient pas riches mais pour autant, je n’aurais pas droit à une bourse. Je passais mes dimanches après-midi à Paris, à m’énivrer de beauté et d’Histoire. Je venais d’une banlieue qui avait gommé son passé. Était-ce pour cela que me promener dans cette ville feuilletage, où le Moyen Age côtoyait Haussmann et où les cultures se croisaient, me faisait un bien fou ? J’avais besoin d’être avec des gens qui se posaient des questions, avec des gens qui étaient des questions eux-mêmes. J’espérais que l’année suivante, à la fac, ces personnes-là je les rencontrerais. Et cela commençait déjà, au gré des rues et des sourires.

Avec toi, je sus que rien ne serait simple – sinon cette envie de te donner la main, de marcher dans ton sillage de prince. Mais un prince n’est jamais seul. Il y avait Michel, il y avait les autres. Il fallait que je sois en quelque sorte adoubée par ta petite tribu, décidas-tu. Ou bien, est-ce Michel qui te le soufflas ? J’avais flotté parmi les garçons, les cousins, les étudiants. A présent, je devais rencontrer les filles, les sœurs, les cousines, les fiancées. « Tu verras me dis-tu, on dansera. »

Si bien que j’étais là, en ce troisième dimanche après-midi, devant une petite porte laissée ouverte. On entendait le bruit incessant de machines à coudre, peut-être un atelier au-dessus de la boutique de grossiste en rubans, gants, foulards. Troisième étage sur cour m’avais-tu écrit. Ce fut la musique qui me guida, dans ces escaliers de bois pâle et de plâtre gris.

Avant de danser, il me fallut manger. C’était compliqué. Pourtant ce thiéboudienne avait été préparé en grande partie pour moi, en mon honneur veux-je dire. J’étais arrivée tard, après mon job de vendeuse, et tous, vous vous étiez nourris, mais pas dans ce plat-là. Il y avait une grande quantité de riz blanc qui sentait très bon, et autour, pressées dans la cuisine étroite, toutes sortes d’élégances. On me souriait, on m’interpellait, on parlait de moi dans ta langue. On m’assit à la petite table autour de laquelle on resta debout, on me servit du riz, puis d’un poisson très épicé. Je calai sur la sauce. Toute la rougeur de gêne que j’avais réussi à contenir, éclata sous l’effet de la brûlure du piment. J’aurais 17 ans aujourd’hui, saurais-je éviter ce piège ? Il m’avait été tendu innocemment, je crois bien – plutôt une sorte de rite, nourrir l’étranger pour qu’il vous devienne endogène. Teranga, hospitalité. Mais on ne s’attendait pas à recevoir une jeune fille si ignorante des usages, et moi je savais m’arranger d’un peu de harissa, mais ne pus rien contre ces piments langues d’oiseau. Je pleurais, je toussais, on me dit qu’il ne fallait pas boire d’eau mais trop tard, je m’étais précipitée vers la carafe. On me bourra de mie de pain. J’avais les joues en feu et les joues emperlées. Je ne savais quoi faire, assise devant mon bol quand tout le monde était debout. Je me levai, les autres me suivirent.

Dans l’étroit salon à la seule, mais très haute fenêtre, tu étais assis sur le sofa, seul comme un prince. Un disque jouait Juliette Greco, Il n’y a plus d’après à Saint-Germain des Prés, plus d’après-midi, plus d’après-demain, il n’y a plus qu’aujourd’hui. Je le crus. Après tout, à ma manière je vivais en existentialisme, hésitant entre deux rives de ma vie de jeune fille. Entre deux mondes aussi – et tu aurais pu être l’une de mes portes. Je te regardai, posai ma main sur ton épaule, à la base du cou, où d’habitude Michel posait ses longs doigts. Tu te levas. Nous avons dansé, un slow très lent, maladroit, touchant. C’est que je suis un autre, c’est que tu es une autre, dévidait le disque, voilà l’éternité de Saint-Germain des Prés.

Lorsqu’en fin d’après-midi je suis partie, je t’ai évité. Je ne voulais pas te proposer un autre rendez-vous. La chanson m’était entrée dans le cœur. Notre histoire était belle ainsi, elle trouvait sa fin dans cet appartement empli de livres, de sacs de riz, de piments, où l’on jouait Juliette Gréco, les griots et Bébé Manga. Je n’avais plus assez d’appétit pour aller plus loin, j’étais écœurée à l’avance des stratégies qu’il me faudrait déployer pour t’avoir un peu à moi, un peu dans ma danse.

Le destin d’aimer l’étrange et l’exil était pourtant inscrit en moi, mes histoires d’amour futures ne me l’épargnèrent pas – poésie, richesses, déchirures… mais n’est-ce pas le lot de toutes les histoires d’amour ?

Vingt-cinq ans plus tard, un hasard fait que je t’ai croisé dans un aéroport, tu t’es retourné sur moi comme je me suis retournée sur toi. J’allais accueillir mon fils, tu allais rejoindre les tiens. Nous nous sommes souri. J’ai murmuré : Et après, on dansera ? Tu as hoché la tête, avec ce sourire lumineux que j’aimais. Il n’y a plus d’après, à Saint Germain des Prés, il n’y a eu qu’aujourd’hui.

Texte et photo, Carole Menahem-Lilin.

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