Pierre_Bonnard,_1908_-_La_loge

Piste d’écriture : à partir d’un tableau de Pierre Bonnard représentant un personnage semblant plongé dans son intériorité, entrer dans la tête de ce personnage, le questionner sur sa vie et l’atmosphère qui l’entoure. La toile qui a inspiré ce texte est La loge, qui date de 1908, mais a inspiré une histoire contemporaine.

 

Alexandra

 

Si l’on m’avait dit plus jeune qu’un jour je serais là, à Paris, avec Goran, aux premières loges de la salle Berlioz, à attendre l’entrée en scène des comédiens, le cœur battant, les joues rouges… j’aurais, sinon ri car à l’époque je n’aurais pas eu le cœur à ça, du moins pensé que les chances étaient plutôt minces…

Et contre toute attente, j’y suis. Je n’ai pas bougé de ma chaise depuis que nous sommes arrivés. Goran, lui, est allé se promener dans le théâtre, histoire d’admirer les jeunes demoiselles et les tenues flamboyantes que certaines d’entre elles arborent. Il est revenu vérifier que je n’avais besoin de rien, puis il va repartir flâner dans les couloirs. Ce n’est pas la pièce qui l’intéresse, ni les acteurs. Moi si. Au point que je me moque bien de ma tenue, une robe banale qui m’a été prêtée pour l’occasion et que j’ai passée par-dessus un des corsages tout simples qu’il me reste de Maman. J’ai relevé mes cheveux, comme cela se fait pour aller au théâtre, mais très sobrement, le tout sans bijoux ni fioritures. À l’opposé, Marie-Alice s’est mise sur son trente-et-un, et même son éventail est assorti aux rubans dans ses cheveux ! Il faut dire qu’elle s’attend à ce que Charles se déclare ce soir et fasse sa demande en mariage au cours du souper qui suivra le spectacle. Elle m’a cassé les oreilles toute la semaine à ce sujet. Il m’a bien fallu supporter ses sautes d’humeur sans broncher, puisque c’est grâce à elle que je suis là ce soir…

Mais peu importent la tenue de Marie-Alice, ses espérances, les intentions de Charles ou les déambulations de Goran. Ce qui compte, c’est ce qui va se passer sur scène. C’est cette histoire d’amour et de folie qui va être contée, c’est la gamme des émotions qui va nous traverser pendant les trois prochaines heures. Je n’ai respiré et vécu que pour cela ces deux derniers mois.

Certes, des émotions j’en ai vécu un certain nombre au cours de mon enfance dans mon pays en guerre depuis des années. Des émotions dominées par la peur, la violence et le sentiment d’injustice face à la bêtise des dirigeants et l’oppression de la population. Nous avons dû, avec Goran, quitter notre terre d’origine et les quelques membres de notre famille qui restaient encore fiers et droits, pour éviter d’allonger inutilement la liste des martyrs de ce conflit – conflit reconnu et médiatisé seulement récemment. Après l’enfer de la vie là-bas, nous avons connu l’enfer de la survie dans des conditions inhumaines, de pays en pays, de camp en camp. Et ce pour finalement, par un hasard que je me surprends à remercier chaque matin, être recueillis par les parents de Marie-Alice, qui sont de ces gens capables d’agir face à l’insoutenable.

Depuis, la littérature m’a sauvé la vie. Je me suis servie de l’abstrait et de l’imaginaire pour occulter le réel. J’ai plongé sans filet dans les histoires d’amour, pleuré intensément lorsque confrontée aux drames, et développé mes connaissances du français à travers les romans et les pièces de théâtre. Aujourd’hui que je suis en mesure de bien comprendre la langue et me sens moins apeurée quand exposée à la foule, Marie-Alice a bien voulu m’emmener avec elle à l’Opéra.

Je suis prête, attentive, voire tendue. Il me tarde tant que le rideau s’ouvre ! Il me tarde tant de voir les personnages que je connais par la lecture se mettre en place, s’animer, vibrer, s’enflammer ! Peut-être même pourrai-je me retrouver un jour moi aussi sur une scène, face à des partenaires, habitée par une histoire imaginée… qui sait ?

En attendant… que le spectacle commence !

 

Sylvie Albert, octobre 2018