Piste d'écriture: s'inspirer d'une toile de Pierre Bonnard (ici, "Le jardin") pour entrer dans l'esprit d'un personnage.

Le jardinier

Après déjeuner, Aurore, toujours elle, a branché son iPod, monté la sono et ils se sont tous mis à se déhancher plus ou moins harmonieusement. Certains ont tenté de poursuivre une conversation, mais, leur voix ne parvenant pas à dominer les grognements des mégabasses ni les hurlements du synthé, ils ont abandonné la lutte pour rejoindre les pachydermes gesticulants. J’ai bien tenté de communier à la messe du techno, mais je ne m’y suis pas reconnue. Alors, je me suis échappée au fond du jardin. Heureusement que, sans me fier au soleil trompeur de ce début de printemps j’ai enfilé une veste car, assise dans l’ombre frémissante du tilleul, j’aurais vite été délogée par une petite fraîcheur qui se contente donc de jouer avec le coton léger de ma robe. Jean-Baptiste, le jardinier, s’affaire autour de ses protégés : massifs polychromes, tendres semis, haies peuplées d’oiseaux bavards. Je le regarde sans le voir, les yeux dans le vague, respirant juste le calme de cet espace verdoyant.

J’avais accepté l’invitation de Cloé tout simplement parce que je ne pouvais pas la refuser. Nous avions formé un binôme très efficace pour présenter notre thèse : "Les conséquences du changement climatique sur les loisirs des différentes couches sociales". Nous avions étayé notre propos de nombreux exemples et références obtenus surtout grâce aux entrées de Cloé dans les couloirs, les bureaux et les archives de plusieurs revues représentées juridiquement par son oncle et parrain, lui-même père d’Aurore (la boucle est bouclée). Bref, quand Cloé a insisté pour que je participe à sa journée d’anniversaire, je n’ai trouvé aucune excuse plausible. Evidemment, je suis la fille de Duchmolle, celui qui a remporté la cagnotte du jeu télévisé " Tout savoir pour tout gagner" ; alors, amener dans son salon la nana dont le père etc, ça donne un certain relief à la fête. Mais, non, ils ne m’ont pas regardée comme un chien de cirque, ils ne m’ont posé aucune question du genre « Qu’est-ce que ton père va faire de tout cet argent ? » vu que leur père, à eux, gagnent trois fois plus que toutes les cagnottes de ces jeux télévisés de "ploucs" — terme juxtaposé à d’autres mots, certes, mais avec une intention très appuyée que je n’ai pu ignorer—, ils m’ont juste dit « Bonjour, moi c’est Bertrand, ou Alix, ou Kevin, ou Océane », et ils ont poursuivi leur discussion avec Hubert et Vanessa. Bon, il y a aussi des gens intéressants parmi eux, des gens qui m’ont même demandé mon avis sur les bienfaits de l’alimentation végétarienne, des gens qui m’ont dit « J’étais assis au deuxième rang à la thèse de Cloé. Tu as eu de la chance de travailler avec elle », heu… elle a ouvert les portes et compilé les infos, et je me suis tapé toute la mise en forme et la rédaction car elle était très occupée avec toutes les obligations mondaines de sa mère… Bon, je ne vais pas me plaindre, on a eu tout de même mention très bien. Et puis Cloé, elle est sympa, un peu bling-bling, mais sympa. Mon père m’avait prévenue qu’en entrant dans cette école, j’allais être confrontée à des problèmes de communication. Il avait raison, eux et moi ne sommes pas sur la même planète et les liaisons sont souvent brouillées. Mais j’ai eu raison aussi de persévérer dans mes choix. J’ai côtoyé un monde pour moi encore inconnu, mais sur lequel je pourrais aujourd’hui élaborer une deuxième thèse : "Comment occuper ses journées quand on n’a pas besoin de gagner sa vie ? " Des exemples et des références, j’en ai glané un nombre infini durant ces trois années.  Mais, non, ce n’est pas mon objectif. En réalité, on m’a remarquée et je débute dès le mois prochain dans l’équipe de Média-News.com. Merci L’Institut Ferdinand de la Bergeronnette et merci Cloé.

Jean-Baptiste arrose une bouture de figuier. A deux pas de moi, il s’est agenouillé et il verse délicatement le contenu d’un pichet à eau au pied de la jeune pousse. Lui non plus ne s’intéresse pas à moi. Il prodigue ses soins attentifs aux végétaux de ce jardin qui n’est même pas à lui. Mais les plantes doivent sentir à quel point il les chérit car elles s’épanouissent avec vigueur. Les feuillages luisent doucement tandis que les fleurs parsèment pelouses et plates-bandes de leurs taches colorées et mouvantes. J’observe à présent le jardinier que je n’avais pas entendu arriver tellement son pas est discret et léger : un vrai chat. Son regard aigu et ses actes précis œuvrent de concert au bien-être de ces créatures silencieuses, source de sérénité. Concentrée sur les gestes de Jean-Baptiste, j’oublie les bruits et les tracasseries du quotidien et de la fête d’aujourd’hui pour m’immerger dans la douceur de cet instant précieux, de ceux qui procurent une énergie vitale, la sève qui nous ancre ici-bas, dans la plénitude de l’existence. Soudain, j’ai besoin d’exprimer mon sentiment :

— Elles ont de la chance de vous avoir.

Jean-Baptiste relève la tête, et me regarde, comme étonné de ma présence.

— Qui ça ? dit-il.

— Les plantes.

— Ah ! Et moi, que deviendrais-je sans elles ?

Je me relève et me dirige vers la maison où la musique s’est tue. Quand je pénètre dans le salon, tout le monde est assis en rond par terre. On débat des talents respectifs de certains artistes. Je prends place au milieu du groupe et je participe avec plaisir à la discussion. Je me sens à ma place ici comme au jardin.

pierre bonnard le jardinier