Nous avons travaillé sur cette piste d'écriture le mardi 23 octobre. 

« J’avais envie de pleurer. Je le suivais. J’étais malheureuse à désirer mourir. Je longeais en voiture la Seine depuis plus d’une demi-heure quand la nuit tomba d’un coup. Arrivé à Choisy-le-Roi Thomas s’engagea dans l’obscurité, soudain, dans une petite rue, sur la droite. Il se gara presque aussitôt sous un laurier et éteignit les phares. Je me rangeai très vite, très mal, un peu plus loin, sur l’avenue. Je revins sur mes pas, faisant semblant de marcher normalement, feignant de ne pas courir. Il poussait une grille. Je m’approchai. Je m’approchais vite et lentement. Je ne sais pas comment vous expliquer. »

Elle s’approcha.

Elle toucha avec son front les barreaux de fer rouillé.

Elle avait du mal à voir au travers des feuilles de laurier dans la nuit.

Alors elle aperçut Thomas…

 

Il s’agit du début de Villa Amalia, de Pascal Quignard. Une scène typique de ce qu’on appelle « l’incident déclencheur », quelque chose qui vient rompre la routine et le relatif équilibre dans lesquels se trouvait le personnage. Là, on ne sait rien encore de cette « elle » qui se raconte, sinon qu’elle est malheureuse, et que son équilibre devait être lié à ce « Thomas ».

Pourtant, le texte nous rend cette femme instantanément vivante, tant les émotions sont à fortes, urgentes, sur le fil. Le passage du « je » au « elle » est également intéressant : il marque un recul, on n’est plus dans son esprit, on la regarde ; et aussi, un ralentissement dans l’action. Comme s’il fallait se reprendre, avant de voir ce qu’on redoute.

L’objectif de ce personnage est clair : surprendre Thomas, voir, enfin. Plusieurs obstacles : son émotion, la nuit, la peur, l’impression de ne plus se comprendre elle-même. Puis, le laurier, trop épais, et de nouveau la nuit... Cette course d’obstacles aussi nous attache à elle, à sa quête. On suppose qu’elle sera exaucée.

Que va-t-elle voir ? ce à quoi elle s’attendait, autre chose ? va-t-elle interpréter correctement ? que va-t-il en découler ?

Ou bien : non, elle ne verra pas, il va se passer autre chose…

 

J’ai arrêté volontairement le texte à cet endroit, pour que vous puissiez, si vous le voulez, poursuivre.

Mais vous pouvez aussi créer votre incident déclencheur, pourvu qu’il soit de ce type, c’est-à-dire une révélation, voire un trauma. Une scène qui remet en question ce qu’on croit savoir, ce qu’on croit être, et qui rend la poursuite de sa routine impossible. Tous les incidents déclencheurs ne sont pas dramatiques, ils peuvent se représenter sous forme d’opportunité, mais ils viennent toujours interrompre une continuité.