jupe noire

 

Piste d’écriture : développer un texte à partir d’un « incident déclencheur », une situation ou révélation qui vient rompre la routine et le relatif équilibre dans lesquels se trouvaient le personnage et rend la poursuite de sa routine impossible. L'incipit s'inspire du début de "Villa Amalia", de Pascal Quignard.

 

La femme en rouge

« Je le suivais. Je n’avais plus le choix, même si cela me rendait malheureuse comme jamais. Nous longions la Garonne depuis vingt minutes. Au moment où la nuit tombait, Thomas s’engagea dans une petite rue sur la gauche. Il se gara un peu plus loin sous un tilleul et éteignit les phares. Je me garai aussitôt, en travers, sur le trottoir. Je revins sur mes pas, comme si de rien n’était, mais le cœur battant. Il poussait une grille. Je m’approchai. À la fois vite et lentement, je ne sais pas comment vous expliquer. »

Elle s’approcha.

Elle agrippa les barreaux de la grille.

Elle n’y voyait pas bien à travers les branches du tilleul.

Alors elle aperçut Thomas…

 Elle le vit passer entre deux arbres, grand, décidé, portant depuis deux jours le même jean clair et la même chemise froissée, n’ayant certainement pas dormi de la nuit. Il se dirigeait vers le perron, en haut duquel elle put distinguer le volant d’une longue jupe grenat, et deux escarpins assortis. Rien d’autre.

« À ce moment-là, j’ai dû me reculer et m’asseoir, ou plutôt me laisser tomber à même le sol, prise d’un violent vertige. Comment avais-je pu laisser la situation dégénérer à ce point ? »

Elle se releva. Peut-être n’était-il pas trop tard, peut-être pouvait-elle encore tout lui expliquer. Elle s’entendit hurler « Thomas ! » en poussant la grille à son tour. Thomas se figea mais ne se retourna pas, hypnotisé par la femme en face de lui. « Thomas ! » cria-t-elle à nouveau, en commençant à courir. Mais elle s’arrêta net, glacée par un regard qu’elle n’avait pas oublié malgré les années. Et ce dans un visage si ressemblant au sien, qui avait vieilli de manière similaire malgré l’éloignement. Charlotte ne portait certes pas comme elle les cheveux éclaircis sous forme d’un carré élégant, mais tout le reste était identique : le front, le nez, la bouche, l’arrondi du visage devenu moins ferme, et même la corpulence, d’une finesse qui leur venait de leur mère. Seulement dans son regard cette absence, ce flou, cette empreinte de folie qu’il avait toujours contenu.

 

« Je la revoyais à la fois comme je l’avais quittée il y a vingt ans, et semblable à l’image que m’avait renvoyée mon miroir le matin même. Je ne sais pas comment vous dire… Je n’ai pas réussi à m’approcher. »

            Thomas, lui, était en train de comprendre ce que l’on ne lui avait jamais expliqué. Les pièces du puzzle se mettaient en place à une vitesse hallucinante : deux sœurs jumelles, une folle, une stérile, une substitution de bébé fait sans le consentement de l’une et à l’avantage de l’autre, une vie de mensonges et de cachotteries… jusqu’à cette bévue commise il y a peu par une ancienne connaissance de la famille recroisée par hasard, bévue qui avait incité Thomas à questionner sa mère.

« C’est sans doute ma plus grosse erreur : je n’ai pas voulu comprendre qu’il était temps de lui dévoiler la vérité sur sa naissance, j’ai continué à lui mentir. Lui s’est entêté, il a fait des recherches et a trouvé cette adresse… Je savais que Charlotte était revenue dans les environs après sa sortie de l’hôpital psychiatrique, mais je ne savais pas où exactement. Quand Thomas m’a pris les clés de la voiture des mains lorsque je suis rentrée à la maison, j’ai compris qu’il était trop tard. Prise de panique, j’ai emprunté la voiture de la voisine qui se trouvait encore dans l’allée mitoyenne, et je l’ai suivi. Qu’auriez-vous fait à ma place ? »

            Thomas regardait alternativement sa tante et sa mère, ou l’inverse, il ne savait plus où il en était. Elle sentit son cœur se briser, presque littéralement. Elle revit en accéléré tout ce qu’elle était en train de perdre, l’enfance de Thomas, leur complicité, l’avenir prometteur de cet enfant qu’elle avait sauvé des griffes des services sociaux et aimé pour deux…

            Charlotte descendit alors les premières marches du perron et dit : « Madame, Monsieur, vous êtes dans mon jardin. Cherchez-vous quelque chose, ou quelqu’un ? Puis-je vous aider ? »

 

Sylvie Albert, octobre 2018