piscine

Piste d'écriture: un personnage en mouvement. A travers son action, se dessine son monde. 

Annette sortit des vestiaires à pas lents. Le risque de glissade imposait une prudence à chaque instant et elle ne souhaitait pas gâcher son plaisir par une chute inopportune. Elle accrocha son sac à une patère et se glissa sous la douche. Le jet volontairement tiède, s’écoulait sur tout son corps et faisait disparaître progressivement la tension qui l’habitait.

Après avoir ajusté lunettes et bonnet de bain, elle plongea dans le bassin olympique. Passé le premier contact avec l’eau relativement fraîche, elle effectua une première longueur. Peu à peu, sa respiration se calait sur ses mouvements de brasse et elle put commencer à prendre du plaisir. Elle avait une conscience aigüe de ses bras et de ses jambes, qui la propulsaient efficacement vers un objectif toujours repoussé. Une rumeur diffuse lui arrivait, favorisant une régression fœtale qui l’amenait, comme chaque fois, loin de la souffrance qu’elle éprouvait au quotidien. S’abandonnant totalement à ses sensations, elle ne prêtait que peu d’attention aux autres nageurs. Chacun d’entre eux, seul avec lui-même, déroulait les mêmes gestes dans une recherche pour certains de fatigue, pour d’autres de performance. Il lui suffisait d’adapter sa vitesse pour éviter un contact souvent désagréable. Le grand écran vidéo lui renvoyait l’écoulement du temps, l’obligeant à accepter le rythme de la vie même dans ce lieu si cher.

Les longueurs se succédaient, sans effort. Les tensions disparaissaient et elle jouissait de cette parenthèse en allongeant encore sa brasse. La maîtrise de sa respiration, la sensation exquise de l’effort physique, envoyaient des endorphines dans son système nerveux et elle aurait voulu ne jamais arrêter de nager. A chaque expiration, ses yeux protégés par les lunettes redécouvraient la ligne bleue qui, au fond de la piscine, lui montrait le chemin vers la détente absolue qu’elle n’atteignait généralement qu’au bout d’une heure. Son cerveau n’était autorisé qu’à compter les centaines de mètres, les kilomètres parcourus. Ayant adopté le dos crawlé, elle s’efforçait de maintenant de fixer son attention sur les poutres parcourant le plafond, cherchant à trouver le rythme qui lui permettrait de visualiser sans plus d’effort la musique de son corps s’écrivant sur cette singulière portée.

Elle finit par ralentir et ayant atteint son objectif, elle resta longtemps accrochée au rebord en béton, cherchant à différer le moment où elle devrait reprendre sa vie. Elle s’accorda un intermède dans le bain à bulles s’efforçant de suivre ces dernières alors qu’elles brassaient son corps avide de détente après l’effort. La température douce et le ronronnement des jets sous l’eau apportaient la touche finale à sa relaxation.

A la sortie de la piscine, elle retrouva les ténèbres et les bruits de la cité, et de de nouveau l’angoisse la submergea.

Isa Liger, décembre 2018. 
Piste d'écriture inspirée par les premières pages de L’hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy, Flammarion 2018